Publié par : crise2007 | novembre 4, 2007

Quand le maroc sera islamiste !

Quand le maroc sera islamiste !

Nicolas Beau,Catherine Graciet.

  

«  Le Maroc, c’est la Russie en 1916 »

Un des patrons de l’antiterrorisme en France, resté un des experts auprès de la Direction générale de la police nationale (DGPN), expliquait encore en octobre 2006 : « En matière d’intégrisme, la Tunisie a tout verrouillé et nous ne craignons rien. L’Algérie a réussi à crever l’abcès au prix d’énormes souffrances et de 150 000 morts. Le problème est derrière. En revanche, le Maroc est la région qui est, de loin, la plus inquiétante : (…) « Le Maroc, c’est la Russie en 1916 ».

Mission à Tripoli

Les services marocains sont totalement dépassés par l’irruption de la violence terroriste, à commencer par le général Laânigri qui va perdre son poste à la tête de la DST en raison de son incapacité à prévoir puis à comprendre l’événement. (…) « Les forces de l’ordre au Maroc n’ont plus la réputation d’efficacité, accompagnée d’une infinie cruauté, qu’elles avaient du temps d’Hassan II ». (…) Le royaume de Hassan II et de Mohammed VI est passé, un peu vite, pour un rempart contre les excroissances violentes de l’islam politique. Les attentats de Casablanca font prendre conscience de la réalité du danger la lutte contre les islamistes va s’intensifier au Maroc. Les services marocains peinent à retracer les filières qui ont rendu possibles ces attentats. Une note des services secrets français, datée de mai 2003 (…), rend compte d’une conversation approfondie qu’une de leurs sources au Palais a pu avoir à l’époque avec Noureddine Benbrahim, alors numéro deux de la DST marocaine. Selon cette note, le lendemain des attentats, cet officier est dépêché en Libye où ont séjourné trois des membres du groupe terroriste pour y recevoir une formation religieuse dirigée par Abdelkrim Mouti, chef d’un mouvement extrémiste réputé lié à Al-Qaïda. Ce dernier est bien connu des services marocains : dans les années 1970, cet enseignant, inspiré par le penseur djihadiste égyptien Sayyid Qutb, a créé le Mouvement de la jeunesse islamique. (…) En 1975, son organisation est responsable de l’assassinat d’Omar Benjelloun, l’un des responsables du parti socialiste marocain, l’USFP. Condamné à mort en 1980, Mouti s’enfuit du Maroc et se réfugie en Arabie saoudite, puis en Libye . Le numéro deux de la DST marocaine obtient l’autorisation d’interroger Mouti, en présence du fils Kadhafi. En rentrant de Libye, Noureddine Benbrahim s’est fait sa religion : les attentats de Casablanca sont le résultat direct d’une manipulation des amis de Ben Laden. « Le Libyen Mouti a été explicite sur le fait que c’est Al-Qaïda qui tire les ficelles, explique-t-il à l’époque à ses interlocuteurs français, et ces imbéciles de gamins qui se sont appelés “Al-Sirat al-Moustakim” ne sont que le bois de feu utilisé pour passer le message ». Plus tard, les services marocains affirmeront avoir découvert de nombreuses passerelles, encore qu’assez ténues, entre les poseurs de bombe et Al-Qaïda. (…)

« Guéguerre de clans »

Une certitude, la DST marocaine est, pour la première fois de son histoire, « ébranlée », comme l’explique Benbrahim dans la note des services français : « Le roi […] ne veut pas que Laânigri [alors patron de la DST] et les autres commettent encore des erreurs qui ont montré des failles dans la constellation sécuritaire marocaine. Le roi a savonné Laânigri, Benslimane (patron de la gendarmerie) et Benhachem, directeur de la Sûreté nationale, qui étaient tout le temps en “guéguerre de clans” au lieu de faire leur travail ». Après les attentats de 2003, le Palais est donc persuadé que ses services ont été dépassés par les événements. Des messages clairs sur les risques d’attentats auraient été envoyés, qui n’ont visiblement pas été reçus. « Le roi, poursuit Benbrahim, était dans tous ses états, lorsqu’il a appris très en retard l’avertissement lancé par le juge antiterroriste français [Jean-Louis] Bruguière quelques jours [avant les attentats], lors d’un séminaire de la firme française militaire Thalès, que le Maroc pourrait connaître de grosses opérations. Il est, selon ce magistrat, le maillon faible du Maghreb ».

Inquiétudes occidentales

Autant de « dérives » qui inquiètent les grands services de renseignement occidentaux, les think tanks américains et français ainsi que les groupes privés occidentaux installés au Maroc. Les inquiétudes des services français ne datent pas d’aujourd’hui. Dès le 4 février 1991, « la DGSE rédige une note intitulée Le Maroc dans la tourmente ». La guerre du Golfe vient d’être déclarée, Hassan II est encore au pouvoir et le danger islamiste est encore assez largement virtuel. Mais déjà la tentation existe à Rabat d’attribuer à des agents étrangers le malaise que connaît le pays (marqué en décembre 1990 par les « émeutes de la misère », violemment réprimées, à Fès, Tanger et Kenitra) ; déjà les services français pointent les dérives du système chérifien ; déjà le danger de la violence islamiste perce discrètement à l’horizon. « Le monarque, expliquent les hommes de la DGSE, ne s’est pas trompé sur ce signal [les émeutes de décembre]. Il est apparu à la télévision désemparé, suppliant, faisant pour la première fois des fautes grossières dans son discours en arabe, perdant manifestement pied. Derrière les slogans anti-occidentaux et nationalistes arabes, c’est d’abord le système de pouvoir autocratique et de ses options depuis vingt-cinq ans qui est critiqué ». Dès cette époque, le système monarchique était à court de projet. Le parallèle est saisissant entre l’analyse de 1991 et le malaise palpable quinze ans plus tard : « Le Palais n’arrive pas à trouver de solution à cette situation. Il use, sans conviction, d’artifices usés. L’appel au nationalisme marocain à travers la question du Sahara, qui a servi efficacement de remède universel pendant dix ans, ne fait plus recette. L’usage de la répression policière -on incarcère environ trois cents personnes pour des motifs politiques- n’impressionne plus, comme si chacun savait que les jours du régime sont comptés ». (…) Autre trait frappant pointé par les militaires des renseignements français, essentiellement préoccupés par le maintien de l’ordre et du statu quo au Maroc, une partie des élites dans l’armée et la bourgeoisie est alors tentée par un durcissement du régime.

Lorsque la misère côtoie l’opulence

Le 15 février 2006, l’ancien patron de l’Institut du monde arabe, le diplomate Denis Bauchard, conseiller de l’IFRI (Institut français des relations internationales), rédigeait pour un think tank américain une note confidentielle intitulée Maroc, bilan et perspectives. « Le risque terroriste demeure, écrivait ce diplomate. Les attentats de 2003 ont profondément surpris et affecté la population comme le pouvoir. Le langage officiel est que ce terrorisme a été largement importé, que les auteurs venaient de France ou d’Égypte et que l’opinion rejette complètement de tels actes. […] 44 % des jeunes entre seize et vingt-neuf ans estimeraient qu’Al-Qaida n’est pas une organisation terroriste. (…) L’excellent Denis Bauchard se livrait ensuite à une analyse fort sévère de la personnalité de Mohammed VI : “Quel est exactement l’objectif du pouvoir, du roi personnellement et du “néo-Makhzen” qui regroupe les jeunes technocrates proches du roi ? La démocratie telle qu’elle est conçue par le Palais va-t-elle jusqu’à l’instauration d’une monarchie constitutionnelle ? On peut en douter. Le pouvoir semble soumis à des tensions contradictoires sans qu’apparaisse véritablement un homme fort à l’autorité incontestée. Il est clair que Mohammed VI n’a pas l’autorité de son père et que l’on peut percevoir un certain flottement au sein du premier cercle du pouvoir. […]

Le PJD baisse le ton

Le Palais ne pouvait en espérer tant. Il tient enfin un parti islamiste fréquentable à tous points de vue… Et sait le récompenser comme il se doit. C’est en tout cas ce que laisse entendre une autre note du ministère français de la Défense du début des années 2000. Le numéro deux de la DST marocaine, Noureddine Benbrahim, y raconte que « le Palais a donné des instructions en vertu desquelles des appels d’offres en matière de BTP soient accordés à des sociétés appartenant au PJD »…

Un « royaume en mouvement »

En 2006, certains hommes du Palais se sont efforcés de vendre à l’Occident, et surtout à la France, l’image d’un « royaume en mouvement ». Joli concept, qui a fait par exemple en mars la couverture du Nouvel Observateur, grâce sans doute à l’activisme d’un communicant français fraîchement sollicité par le gouvernement marocain, Olivier Le Picard – P-DG d’une petite société honorablement connue sur la place de Paris, Communication & Institutions, cabinet conseil spécialisé en lobbying et en affaires publiques, [qui] conseille depuis plus de vingt ans les entreprises, les organisations professionnelles, les collectivités territoriales et les États ». Depuis des années, Laurent Joffrin, patron de la rédaction du Nouvel Obs, et Olivier Le Picard font souvent du bateau ensemble, ce qui forge une amitié. Une proximité qui a peut-être contribué à la présentation sous son meilleur jour, en une du Nouvel Observateur, de la situation bien anémiée du royaume.

Lorsqu’Olivier Le Picard – qui, dans ses activités de lobbyiste, a notamment défendu le régime colombien et le groupe de cigarettes Philip Morris – se rend à Rabat au printemps 2006 pour rencontrer ses commanditaires, le ministre délégué à l’Intérieur Fouad Ali El Himma – homme fort du régime de « M6 » dont nous aurons l’occasion de reparler – et le patron de la télévision publique Fayçal Laraïchi, son discours est bien rodé. L’image du royaume en France, leur explique-t-il, ne souffre d’aucun nuage. Les oppositions ne seraient plus le fait que de quelques écervelés, journalistes au Monde ou au Canard enchaîné, ou d’altermondialistes en rupture de ban.

L’illusion de l’embellie de 2006

« Monsieur bonnes nouvelles », Olivier Le Picard propose un argumentaire impeccable, fort éloigné des réalités marocaines. Ce brillant communicant a ainsi expliqué à l’un des auteurs de ce livre qu’une génération plus jeune a pris les commandes au Maroc, que l’ère des prébendes a cessé, que le régime est décidé à assainir les traditions corrompues des passations de marché : « Aux boîtes françaises de comprendre que la donne a changé et que désormais des appels d’offres sont passés, le gré à gré est terminé ».

Dans ses bagages, cet habile homme a emmené au Maroc Emmanuel Todd, le célèbre démographe et universitaire qui avait soufflé à Chirac en 1995 l’idée judicieuse de faire campagne sur la « fracture sociale ». Aidé d’un universitaire marocain, Todd a démontré dans un dossier d’une cinquantaine de pages que les fondamentaux du Maroc en matière démographique étaient en train de basculer dans le bon sens. Ainsi, l’indice de fécondité a chuté, ces dernières années, de façon manifeste. Une certaine régulation des naissances s’est progressivement imposée, notamment, expliquent les deux chercheurs, à l’initiative des hommes plus que des femmes.

Tout irait donc pour le mieux au royaume enchanté. Il faut dire qu’Olivier Le Picard, efficace lobbyiste, a eu la chance d’être servi en 2006 par une conjoncture particulièrement favorable. Le Maroc a en effet connu une réelle embellie économique. La croissance annuelle de l’économie flirte alors avec les 7 %, grâce notamment à une pluviométrie favorable et à de bonnes récoltes. Autre motif de satisfaction, les investissements du Golfe continuent à affluer. Avec une douzaine de milliards de dollars de projets d’investissements, l’émirat de Dubaï est en tête. Mais il faut compter aussi avec le Koweït, 5,7 milliards de dollars, le Qatar, plus d’un milliard de dollars, ou Abou Dhabi, un autre milliard.

Résultat, le marché de l’immobilier, pour lequel les investisseurs du Golfe ont une prédilection, est en ébullition. Partout, on achète, on construit et on rêve à un Maroc devenu la Californie de l’Europe : 5,4 milliards d’euros ont été investis dans l’immobilier pour la seule année 2005. (…) En avril 2006, dans un rapport de la Banque mondiale, le Maroc est décrit comme un pays qui va bien, mais qui ne sort pas de l’ornière : “La problématique de la croissance au Maroc reste une énigme”. “Et ce rapport de regretter que l’économie marocaine manque d’un leadership politique cohérent et consistant dans la durée”.

La corruption, un sport national

Plus qu’ailleurs au Maroc, la situation au Nord du royaume est compliquée. La région pauvre et rebelle du Rif, longtemps délaissée par Hassan II, se consacre à la culture du cannabis depuis le XVème siècle. Le Maroc est devenu le principal producteur et exportateur de kif dans le monde, comme l’a révélé en 2005 une enquête menée conjointement par le gouvernement marocain et l’ONUCD, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. La situation devient d’autant plus inquiétante que les grands cartels sud-américains de la cocaïne ont commencé à emprunter les routes du cannabis : au cours du premier semestre 2006, plus de quarante kilos de cocaïne pure ont été saisis par la police marocaine lors d’opérations menées à Oujda, Rabat et Casablanca.

« Azzedine Laraki, bourgeois fassi… »

Sous le règne d’Hassan II, un Premier ministre a incarné (de septembre 1986 à août 1992), pour le meilleur et surtout pour le pire, l’emprise de cette bourgeoisie fassie sur la vie politique et économique du royaume : Azzedine Laraki. (…) Nommé ministre de l’Éducation nationale en octobre 1977, le bon docteur applique fidèlement l’ordonnance d’Hassan II. L’arabisation hâtive de l’enseignement qu’il initie provoque l’appauvrissement intellectuel des facultés marocaines. Entouré de conseillers passéistes, l’éminent professeur contribue aussi à remplacer l’enseignement de la philosophie par des départements d’études islamiques et fait appel à des enseignants formés en Arabie saoudite, aux préceptes les plus rétrogrades. Le roi Fahd finance alors à fonds perdus des infrastructures culturelles qui vont parfois distiller le poison de l’islam wahhabite.

Ministre de l’Éducation, Laraki fut surtout un grand bâtisseur, à l’origine de la construction de multiples établissements scolaires. Pour les équiper en fournitures, tables, chaises et armoires, il monta une usine moderne, qui obtint le monopole des marchés de l’ensemble des établissements scolaires de l’Éducation nationale. Lorsqu’il fut nommé Premier ministre en 1986, pour six longues années à ce poste, Laraki se montra terne, sans envergure. À l’exception de quelques grands travaux qu’il fit réaliser par les offices étatiques, parfois pour son propre compte. C’est l’époque où le syndicaliste Noubir Amaoui, secrétaire général de la CDT (Confédération démocratique du travail), dénonça dans le quotidien espagnol El Pais les pratiques de corruption du gouvernement de Laraki. Mal lui en a pris, il écopa d’un an de prison ferme.

Saisi par la fibre agricole, Azzedine Laraki s’est employé à exproprier de pauvres gens de la localité d’Aïn-El Aouda, dans la grande banlieue de Rabat. Il mit ensuite en valeur les terres qui lui appartenaient, sans négliger d’utiliser les moyens de la puissance publique. Ainsi, selon des témoignages d’anciens cadres de l’administration marocaine, l’Office national de l’eau potable fut mis à contribution pour raccorder sa ferme au réseau général grâce à une adduction de cinq kilomètres. Plus tard, le ministère des Travaux publics fut requis pour réaliser un barrage sur la rivière d’El-Oujla qui irrigue le site de l’hacienda du Premier ministre. Sitôt dit, sitôt fait, l’ouvrage coûta sept millions de dollars. Enterré le barrage programmé au départ. Un vaste lac fut ainsi aménagé où le Premier ministre entrepreneur réalisa un vaste élevage de grenouilles destinées à l’exportation. Et tant pis pour les aroubis (campagnards) situés en aval du cours d’eau, qui ont vu dépérir leurs modestes cultures maraîchères. (…) Le petit peuple du royaume parle plus volontiers de « larakisation », pour mieux souligner l’enrichissement personnel de ces grands bourgeois fassis parvenus au pouvoir pour servir autant leurs intérêts que ceux du pays.

L’ambition d’André Azoulay

Durant les deux dernières années du règne d’Hassan II, un vent réformateur va souffler pendant quelques mois au Maroc. Un des principaux artisans de cette volonté de changement aura été André Azoulay, le premier Juif marocain à être nommé conseiller de Sa Majesté par dahir . Le parcours militant de ce Franco-Marocain, un ancien de Paribas et d’Eurocom, témoigne d’un incontestable esprit d’ouverture. Artisan constant d’un rapprochement judéo-arabe, il crée en 1973 l’association Identité et Dialogue alors qu’il réside encore en France. Aidé par Albert Sasson, un ancien doyen de la faculté de Rabat fort respecté, André Azoulay organise de multiples rencontres entre Juifs et Arabes. Ses liens d’amitié avec Issam Sartaoui, le responsable de l’OLP assassiné en 1983, ou avec Elias Sanbar, le responsable de la Revue d’études palestiniennes, sont de ceux qui font avancer le dialogue. « Pour nous, tu le sais, tous les Marocains sont égaux comme les dents d’un peigne », déclare Hassan II à André Azoulay, lors de la brève cérémonie qui en 1991 marque son intronisation comme conseiller du roi. La capacité du Maroc à protéger ses ressortissants juifs et à dialoguer avec Israël est portée au crédit d’Hassan II. Formidable communicateur, André Azoulay sut en retirer tout le bénéfice d’image pour le Maroc.

Lorsque ce natif d’Essaouira, l’ancienne Mogador, décide en 1991 de rentrer au pays natal pour occuper des fonctions de conseiller du roi Hassan II pour les affaires économiques et sociales, il sait que la tâche sera rude. Au fil des mois, il tisse de solides réseaux et s’entoure de jeunes technocrates qui vont connaître une ascension fulgurante. (…) André Azoulay prétendait, avec une telle garde rapprochée, aider le roi Hassan II dans ses velléités réformatrices.

Seulement, l’essai n’a pas été transformé. Dans un premier temps, l’incontestable ouverture politique du royaume, qui a vu Hassan II nommer à la tête du gouvernement le leader socialiste de l’USFP, s’est accompagnée d’un processus d’assainissement économique. Sur fond de privatisation. La fin du règne d’Hassan II a permis à un certain nombre d’entreprises françaises, comme Accor, Publicis et Vivendi, d’entrer, et avec profit, sur le marché marocain. Malheureusement, les mauvaises habitudes vont revenir très vite. Résultat, cette libéralisation n’a guère servi les intérêts d’un peuple laissé sans perspectives. Très vite, André Azoulay et certains technocrates vont oublier l’élan réformateur qu’ils étaient censés incarner, pour faire des affaires.

Le grand souk franco-marocain

La scène se passe au printemps 1993. La droite vient de revenir au pouvoir en France et le Sénat accueille, ce jour-là, plusieurs ministres marocains désireux de faire connaître le processus de modernisation de leur pays. Noble cause en effet que de séduire les opérateurs français qui ont pris place parmi les participants. Le Maroc s’apprête à privatiser quarante hôtels et soixante-dix entreprises. La salle du Palais de Luxembourg est pleine à craquer. Les deux principaux organisateurs de ce rassemblement, le sénateur Camille Cabana, ancien ministre des privatisations du gouvernement Chirac en 1986, et André Azoulay, alors conseiller d’Hassan II, ne sont pas mécontents.

« Belle salle, se félicite Cabana. Le Maroc fait recette, le Maroc fait toujours recette, mais maintenant, il faut obtenir des résultats tangibles », répond le placide Azoulay, esquissant un sourire derrière ses fines moustaches d’officier de cavalerie.

Vrais-faux appels d’offres

En décembre 2000, deux prétendants seulement restent donc en lice pour le rachat de 35 % des parts de Maroc Telecom, à savoir France Telecom – qui jettera l’éponge – et Vivendi Universal. Première évidence, la vente de cette société intervient trop vite, sans remise à niveau, comme le souligne, dans un courrier daté du 4 décembre, Gérard Ries, qui pilote le dossier pour Vivendi . Autant dire que les Marocains, en vendant une entreprise en mauvais état de marche, sont condamnés à la brader : « Nos auditeurs du cabinet Salustro-Reydel, explique Gérard Fries, ont effectué un travail limité. Les points principaux qu’ils ont relevés sont les suivants. Le management de Maroc Telecom dispose de très peu d’outils de gestion. Ainsi, il n’y a pas de comptabilité analytique, pas de suivi budgétaire, peu de suivi des investissements et des coûts d’acquisition (qui ne sont connus qu’en extracomptable), pas de cut off mensuel. La quasi inexistence des outils de gestion est bien entendu un handicap pour suivre l’évolution de la société… ». La non remise en état de Maroc Telecom est une première faute du gouvernement marocain. Il est clair que le prix de vente est fixé dans les plus mauvaises conditions.

La mauvaise gestion du groupe de télécoms est pourtant loin d’avoir découragé l’opérateur français. De façon assez attendue, c’est Vivendi qui emporte l’appel d’offres, le 21 décembre 2000. Le triomphalisme est de mise dans les rangs des officiels : « L’engagement à ce niveau de l’un des leaders mondiaux dans la communauté des affaires, s’exclame André Azoulay, est un électrochoc qui nous fait prendre conscience du potentiel de notre économie ». En obtenant 35 % de la société marocaine (pour la modique somme de 2,3 milliards d’euros), les dirigeants de Vivendi Universal ont déjà en tête d’arracher la majorité du capital et ont obtenu d’Azoulay un accord de principe. Pas question pour les Français de partager le pouvoir : « Le conseil de surveillance, notait Gérard Fries, comporterait huit membres dont cinq nommés par le royaume du Maroc. Les aspects juridiques du dossier montrent qu’il s’agit d’une prise de participation minoritaire, avec peu, voire pas, de moyens d’actions opérationnels, toutes les décisions pouvant être bloquées au conseil de surveillance ». Pour les Français, l’obtention de la majorité du capital était également essentielle pour des raisons fort triviales : les comptables de Vivendi ont calculé qu’en cas de succès, l’investissement dans Maroc Telecom pouvait être juteux, autant en avoir la plus grosse part.

La mariée était belle

Il aura fallu vaincre les réticences du patron de Maroc Telecom, Abdeslam Ahizoune, qui s’était opposé comme Basri à un montage majoritaire en faveur des Français. Ce qui est assez naturel pour ce haut fonctionnaire qui fut le patron de l’Office national des postes et télécommunications et plusieurs fois ministre.

Or très vite, ce dernier opère un revirement à cent quatre-vingts degrés. Certains documents découverts à Paris par les policiers de la Brigade financière qui ont enquêté sur les dérives du système Vivendi peuvent éclairer ce changement soudain de doctrine. Abdeslam Ahizoune a en effet touché, à l’occasion du rapprochement des deux sociétés, de nombreux bonus, qui s’ajoutaient à une revalorisation accélérée de son traitement. Dans la lettre du 29 avril 2004, Jean-René Fourtou, le successeur de Jean-Marie Messier, lui écrivait : « Cher Abdeslam, j’ai le plaisir de vous confirmer que, au titre de 2003, il a été décidé de vous attribuer votre bonus correspondant au maximum de mon courrier du 3 mars, soit un taux de performance de 120 % de vos objectifs ». En conséquence, « VTI [Vivendi Télécom International] versera un bonus de 32 000 euros en mai 2004, qui s’ajoutent à d’autres bonus, précise le courrier, déjà versés pour 2003 ». Et effectivement quelques discrets virements sont versés en prime sur le compte que le patron de Maroc Telecom possède à Paris à la BNP Paribas. Ainsi le 17 juillet 2003, il lui est versé 15 000 euros. Rebelote le 8 janvier 2004, un autre versement de 117 500 euros est consenti. Et encore le 28 avril 2004, la veille de la lettre que lui adresse Fourtou, son compte est crédité, cette fois, de 24 000 euros.

Parallèlement, la rémunération de cet employé modèle – ou plutôt les rémunérations – est augmentée. Le salaire fixe, versé au Maroc, est porté à 1 050 000 dirhams par an, l’indemnité de fonction à 380 000 dirhams par an, le salaire à la charge de VTI à 34 000 euros par an… Et la rémunération comme conseiller pour les affaires Afrique du Nord-Moyen-Orient – cela existe ! – est portée à 70 000 euros. « Le maximum,120 % des objectifs »…

Le patron français est content de son employé marocain

Maroc Telecom se révèle très vite une véritable mine d’or. Réuni le 25 novembre 2004, le comité d’entreprise de Vivendi faisait le rapide bilan de l’investissement marocain : « Maroc Telecom, c’est un chiffre d’affaires de 15 milliards de dirhams, plus 12 % en un an, un résultat d’exploitation qui est passé de 2001 à 2003 de 3,8 à 6,9 milliards de dirhams, un nombre d’abonnés mobiles de plus de six millions (70,3 % du marché) à la fin de septembre 2004 ; une trésorerie de cinq milliards de dirhams au 30 juin 2004 pour un endettement de 1,5 milliard de dirhams ; un résultat d’exploitation de 6,9 milliards de dirhams […] ; un record régional ». En somme, une affaire qui tourne.

Le sauveur de Vivendi et successeur de Messier, Jean-René Fourtou, aime visiblement le Maroc. Après trois ans d’abnégation à la tête de Vivendi, Fourtou quitte la présidence à l’été 2005, les yeux tournés vers Marrakech où il s’est fait construire un somptueux palais, le Dar-el-Sadaka, ce qui veut dire « la maison du bienfaiteur ». Cela ne s’invente pas. L’envoyé spécial du magazine Capital, Olivier Drouin, s’est rendu sur place et décrit, avec un luxe de détails le magnifique riad de cet ami du Maroc : « Nichée dans la palmeraie, à dix kilomètres de Marrakech, la propriété de Jean-René Fourtou s’étend à perte de vue. Treize hectares de terrain, neuf chambres avec salle de bains, douze domestiques, une piscine chauffée de 200 mètres carrés. C’est dans ce petit palais des mille et une nuits que le patron de Vivendi, soixante-cinq ans, s’apprête à couler une retraite dorée. Construite il y a cinq ans, sa propriété […] vaudrait aujourd’hui entre quatre et cinq millions d’euros. »

La fondation familiale fort prospère que Fourtou a créée au Maroc (la Fondation Janelly et Jean-René Fourtou) a aidé la Fondation Mohamed V pour la solidarité, qui vient en aide aux Marocains les plus démunis : 212 526 euros ont été ainsi versés en 2004 et 2005. « Un bon moyen de s’attirer les faveurs du roi, note Olivier Drouin, surtout quand on négocie avec lui le contrôle à 51 % de Maroc Telecom ». La fondation soutient également les jeunes artistes contemporains, en les hébergeant dans la résidence marocaine de la famille.

Les nouvelles élites marocaines n’ont rien appris ni rien oublié des années Hassan II. Le patron de Maroc Telecom et correspondant de Jean-René Fourtou, Abdeslam Ahizoune, possède un ami fidèle au Palais en la personne de Mounir Majidi, directeur du secrétariat particulier du roi et président de la holding royale, la Siger/Ergis. Majidi était actionnaire d’une société dans le domaine des télécoms, GSM Al Maghrib, qu’il voulait céder pour la somme de cinq millions de dirhams à Maroc Telecom. Ahizoune insista pour la reprendre, en 2001, à un prix préférentiel.

L’Eldorado touristique

Au moins autant que les télécommunications, le tourisme constitue l’atout majeur du Maroc pour faire entrer un peu de devises dans les caisses du royaume. Or dans ce secteur, le gouvernement de Hassan II va également brader les intérêts marocains dans des conditions spectaculaires. Ainsi le régime cèdera-t-il au groupe français Accor quelques bijoux de famille pour des sommes que tout le monde estime aujourd’hui dérisoires.

Les ambitions d’Accor remontent aux années 1990. C’est l’époque où le groupe réussit fort bien en Tunisie, où il lance des projets grandioses. Grâce à l’entregent du conseiller personnel d’Hassan II, André Azoulay, un véritable plan d’action pour le Maroc se met en place. Le président d’Accor, Gilles Pélisson, qui a été présenté à Hassan II par l’intermédiaire de Jacques Chirac, toujours serviable, revoit le roi en présence d’André Azoulay. Officiellement, il s’agit pour le groupe français d’investir cent millions de dollars dans le secteur hôtelier. Accor s’est fixé comme objectif le développement de 7 000 chambres sur huit ans. En quelques années, le groupe français a pu s’imposer dans plusieurs villes du royaume : Rabat, Fès, Marrakech, Tanger, Meknès, Agadir, Essaouira et Casablanca, où Accor devait construire le vaste ensemble commercial Casa City Center. Il est vrai que le tourisme marocain cherche depuis longtemps l’occasion de passer à la vitesse supérieure. Avec des conditions fiscales, douanières et réglementaires exceptionnelles, un accord est trouvé en 1996 par le groupe français autour de deux acquisitions : les six hôtels de la chaîne Moussafir et le palais Jamai de Fès. Seul hic, ce développement spectaculaire ne va guère profiter aux intérêts de l’État. (…)

Le contrat entre l’Office des chemins de fer et Accor était tellement anormal au regard des usages en vigueur qu’une campagne de presse dénonça le scandale. Les partis de l’opposition s’émurent de cette transaction qui touchait au patrimoine national. Alerté par le conseil d’administration, le ministre des Transports, Saïd Ameskane, suspendit provisoirement le contrat. Mal lui en a pris. Il fut illico remplacé par le docile Driss Benhima, un proche d’Azoulay. À peine nommé le 14 août 1997, le nouveau ministre fit avaliser l’ensemble de l’opération. »

Basri n’aimait pas la pub

« À l’image de Vivendi et Accor, Publicis a bénéficié également de conditions fort privilégiées dans ses relations avec le Maroc. Il faut entendre Driss Basri raconter sa première rencontre avec Maurice Lévy, le puissant patron du groupe de publicité, qui est né au Maroc. Au départ, c’est là encore André Azoulay, décidément infatigable, qui lui souffle la possibilité de faire appel aux services de la puissante société française. « Dans les années 1988-1989, j’étais ministre de l’Intérieur et de l’Information – chez nous, les deux fonctions sont confondues. Azoulay est venu me voir pour améliorer, disait-il, l’image du royaume. Personnellement, je ne crois pas à la pub, ce n’est pas ma culture. Préparez-moi un programme, voilà ce que je lui ai répondu. Le budget qu’il m’a présenté alors représentait les quatre cinquièmes de mon budget de l’information, j’ai répondu que j’allais en parler à Sa Majesté, ce qui fut fait. »

Et Driss Basri, qui n’a jamais porté dans son cœur le conseiller financier d’Hassan II, de poursuivre le récit de sa collaboration avec Publicis : « J’ai eu une première séance de travail avec Maurice Lévy, un homme au triple discours. Il critiquait le roi à Paris et ailleurs et il revenait voir Hassan II pour lui dire le contraire. Moi, je n’ai jamais critiqué mon roi ». Le plan de travail élaboré par Maurice Lévy est présenté à Hassan II alors qu’il séjournait dans son palais de Fès : « Ce monsieur, raconte Basri, revient avec sa campagne, changer l’image du Maroc, l’encens marocain, les fleurs à quatre pétales et je ne sais quoi… Tout ce qu’on peut imaginer ». Un premier contrat de 30 millions de dollars est alors signé avec Publicis.

Echappées belles

Plus grave, chaque voyage à l’étranger coûte une fortune. La délégation officielle compte toujours au moins deux cent cinquante personnes qui prennent place dans un Boeing 747 Jumbo, deux Boeing 737-400 et trois Hercule C-130 pour l’ameublement, l’équipement et les bagages. Le Boeing royal reçoit un kit spécial avec chambre à coucher, bureau, salle de réunion, gymnase et équipements de musique hautement sophistiqués. Les Hercule C-130 devancent la délégation avec une équipe spécialisée de cadres du groupe Primarios, une société appartenant au roi, spécialisée dans le matériel d’ameublement, les moquettes, les tapis précieux, le matériel de décoration, les bibelots, les climatiseurs, les tableaux de grands maîtres et les écrans géants de télévision. (…) Un Hercule C-130 est réservé pour le seul transport des jet-skis et du matériel de sports nautiques et de musculation. Le coût d’une heure de vol d’un seul Jumbo-jet 747 appartenant à la compagnie nationale s’élève à 18 000 dollars. Avec des déplacements de trois semaines en moyenne et soixante heures de vol par semaine, la facture se chiffre à plus de trois millions de dollars. À quoi il faut ajouter le coût de location pour le remplacement des appareils « empruntés » par Sa Majesté et sa suite (la Royal Air Maroc doit faire face à double dépense, en faisant aussi du charter pour transporter ses passagers et assurer le service normal des vols réguliers). Un voyage, un seul, revient à quelque dix millions de dollars. À quoi il faut ajouter les dépenses d’hébergement, près de 350 dollars par personne et par jour, une facture quotidienne de 1 800 000 dollars en moyenne. Une paille…(…)

Colères royales

Dès le début 2006, le Palais royal était déjà conscient de la gravité de la situation. En février 2006, Mohammed VI, très en colère, écarte Mourad Chérif, qu’il n’aime guère, de la direction de l’OCP. Le souverain nomme à sa place Mostafa Terrab, rentré d’urgence de Washington où il était un des hauts cadres de la Banque mondiale. On se souvient que Terrab avait été écarté du sérail marocain en 2002, alors qu’il avait brillamment piloté l’appel d’offres de la seconde licence GSM. Son retour est un signal fort.

Quelques mois après son arrivée, le nouveau patron de l’OCP se débarrasse, en septembre 2006, d’un groupe de dirigeants qui aurait été les complices de Mourad Chérif dans des actes délictueux (faux et usage de faux, visas de marchés antidaté, etc…). Une « restructuration », plaide la nouvelle direction, est à l’œuvre, des cadres nouveaux doivent être appelés à l’état-major. En fait, nous indiquent alors des sources proches du Palais, la réalité est plus simple : les pertes étaient considérables du côté des filiales étrangères créées par la direction financière. Les proches du roi s’interrogent notamment sur les conditions de vente à prix cassé de phosphate, la richesse nationale, à une société américaine dirigée par un ancien cadre commercial du groupe…(…)

Piques et reproches

Entre évolution des mœurs, fossé des générations et susceptibilités égratignées, des rancœurs se font jour sur les deux rives de la Méditerranée. Les signaux ne manquent pas. Alors que le groupe Dassault venait de remporter au Maroc un gros contrat de remise à niveau de Mirage, accordé lors de la visite à Rabat de Dominique de Villepin, les 26 et 27 octobre 2005, le quotidien qui appartient à Serge Dassault laisse publier, le 16 novembre, un portrait de Mohammed VI particulièrement acerbe. Un fait pour le moins inhabituel dans les colonnes du Figaro. Le papier a été perçu comme un « geste inamical » à Rabat. Des proches du Palais l’ont même interprété comme une manifestation de mauvaise humeur de Serge Dassault lui-même.

Les dirigeants du groupe d’aviation ont en tout cas été surpris par les exigences de certains intermédiaires apparus dans la phase finale de la négociation du contrat des avions. Parmi eux, un homme d’affaires et banquier contesté, Othman Benjelloun. Outre le fait d’avoir recruté Jean-Bernard Mérimée comme conseiller entre 1999 et 2005 pour sa banque, la BMCE, il avait été, au début des années 1980, l’intermédiaire plutôt gourmand dans de gros contrats de Westinghouse et de Lockheed. À l’époque, il pouvait compter sur la protection de Mohamed Médiouri, chef de la garde royale, et d’Ahmed Dlimi, le puissant chef des services secrets d’Hassan II (mystérieusement tué dans un « accident de la route » en 1983). Apparemment, les cadres de Dassault, qui n’ont besoin de personne pour connaître l’adresse des Forces armées royales (FAR), n’ont pas goûté l’intervention intempestive de cet homme d’affaires. Et l’ont fait savoir au Palais.

Dans un registre tout aussi affairiste, Nicolas Sarkozy, candidat déclaré de l’UMP à la présidentielle de 2007, aurait confié à un proche au printemps 2006 : « J’ai trois dossiers contre Chirac : Clearstream, les comptes japonais et, surtout, les comptes marocains. […] Mais sur ce que Chirac possède au Maroc, je pense que personne n’osera jamais en parler, c’est effrayant. » Le généreux royaume peut dormir sur ses deux oreilles, car, toujours selon la même source, Sarko se serait empressé d’ajouter : « Pas question de lancer le feu nucléaire pour l’instant, Chirac et Villepin sont assez bas comme cela dans les sondages. Cela pourrait me nuire, moi l’héritier, malgré tout, de la droite au pouvoir ».

Lune de miel espagnole

À en croire une note blanche du ministère français de la Défense, non datée mais probablement rédigée vers la fin 2002, les relations entre Aznar et Mohammed VI ont pris une tournure détestable dès l’accession de ce dernier au trône, en 1999. Aznar a en effet été le premier homme d’État à rendre visite au jeune souverain et « aurait ouvert l’audience en faisant une offrande au Maroc […] sous forme d’un chèque de 50 millions de dollars pour aider le royaume à surmonter cette période difficile ». Chèque qu’aurait refusé Mohammed VI, préférant que « l’Espagne assiste le Maroc en respectant ses positions ». Lors d’une seconde rencontre, le général El-Harchi, à l’époque patron des renseignements extérieurs, aurait vu Mohammed VI sortir « d’une réunion avec Aznar au Palais royal de Rabat en colère et dans tous ses états », promettant « devant quelques conseillers de venger la dignité et l’amour-propre du royaume ».

Entre ces deux-là, le divorce a été vite consommé. Selon la note blanche du ministère français de la Défense, José Maria Aznar juge que le Maroc doit « payer cher sa décision de ne pas reconduire l’accord de pêche, de tenter d’occuper l’île de Persil et de faire pression sur l’Espagne en lui envoyant des milliers d’immigrés clandestins ». Il accuse aussi le royaume «  de jouer la carte de la drogue pour déstabiliser son pouvoir ». Côté reproches, le Maroc n’est pas en reste. Dans les allées du pouvoir à Rabat, on recense ce qu’on interprète comme des tentatives de déstabilisation du trône alaouite : étalage des passades amoureuses de la famille royale dans les magazines « people » espagnols, soutien aux gros bonnets de la drogue du Rif traditionnellement anti-monarchie pour décrédibiliser le royaume auprès de l’Union européenne…

On pointe même du doigt les services espagnols, soupçonnés de pousser les Berbères à faire pression « sur le jeune roi en menaçant de se révolter au cas où il ne répondrait pas à leurs revendications ethniques ». Toujours selon cette note décidément instructive, Mohammed VI aurait alors mis en place avec la France une stratégie destinée à punir l’arrogante Espagne. Le jeune roi aurait donné des « consignes fermes » pour écarter les entreprises espagnoles des gros marchés et des appels d’offres au profit des sociétés françaises et américaines. C’est ainsi que le groupe Union Fenossa aurait été écarté « au dernier moment » de l’appel d’offres pour la gestion déléguée de l’eau, de l’électricité et de l’assainissement de Tanger-Tétouan, confiée au groupe français Vivendi. Dans la foulée, Rabat a annulé des commandes d’achats de chars et d’équipements militaires espagnols, en prétextant des «  difficultés financières ».

Pour les remplacer, Mohammed VI a dépêché alors à Washington son chef de l’armée de l’Air. Formé aux États-Unis, ce dernier entretenait de bonnes relations avec ses homologues du Pentagone. Ses « confrères » lui signaleront toutefois que l’Espagne étant une alliée à l’OTAN, ils ne pouvaient permettre d’approvisionner le Maroc en armements susceptibles d’être utilisés contre celle-ci. Mais les Russes n’ont pas ce genre de contraintes…

« C’est dans ce cadre qu’il faut expliquer la visite de Mohammed VI en Russie , […] pour acheter l’équipement annulé avec l’Espagne et pour neutraliser la Russie dans l’affaire du Sahara », concluait la note du ministère français de la Défense.

Le Maroc au mieux avec le Golfe Persique

À défaut de s’entendre avec son voisin arabe le plus proche, le Maroc de Mohammed VI peut se targuer d’entretenir de bonnes relations avec les États du Golfe persique. Le royaume n’a peut-être pas grand-chose à y vendre, mais il a su y tisser des réseaux fort utiles pour attirer les capitaux. Selon une note de contact datant d’avril 2002 et émanant du ministère français de la Défense, l’un des acteurs de ce dossier sensible – du moins à l’époque – ne serait autre que le prince Moulay Rachid, le frère cadet de Mohammed VI, deuxième dans l’ordre de succession au trône. Il aurait géré avec son frère les relations entre le Maroc et l’Arabie saoudite deux ans avant la mort du père. Parfois en dépit du bon sens, ce qui fait dire à un fin connaisseur du Golfe : « Depuis le décès d’Hassan II, l’estime des Saoudiens pour la monarchie marocaine a chuté. Même si l’époque des largesses est finie, ils la soutiennent par solidarité monarchique. Rien de plus. » (…)

La longévité de l’actuel ministre marocain des Affaires étrangères, Mohamed Benaïssa, est une de ces énigmes. En poste depuis avril 1999, cet homme a l’air bonasse et à la tignasse grisonnante est connu pour ses « erreurs commises et sa mauvaise réputation », comme on peut le lire dans la note de contact du ministère français de la Défense de 2002. Qu’importe ! À défaut d’être un as de la diplomatie, Benaïssa dispose d’une carte maîtresse : il est l’ami intime du prince Bandar ben Sultan, aussi connu sous le sobriquet de « Bandar Bush » en raison de ses affinités avec le clan du président américain. Ce flamboyant Saoudien, homme de réseaux par excellence, a œuvré vingt-deux ans durant comme ambassadeur d’Arabie saoudite aux États-Unis. Et, selon les barbouzes français, il a confié ses affaires immobilières à Mohamed Benaïssa, notamment à Marrakech, Essaouira et Assila. De quoi vous assurer longévité et respect au pays du Makhzen ! Troisième Marocain à détenir les clés de l’Arabie saoudite : Driss Basri, l’ancien grand vizir d’Hassan II, exilé de son plein gré en France. Il est très proche du ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Nayef ben Abdel Aziz. D’après la note du ministère français de la Défense – qui, rappelons-le, date de 2002 –, il conseille même l’Arabie saoudite en matière de sécurité. Il se murmure en outre qu’il posséderait un passeport saoudien…  »

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