Publié par : crise2007 | novembre 2, 2007

L’Amérique droguée au crédit

Bienvenue aux «débiteurs anonymes»
L’Amérique droguée au crédit
Plus de 2 millions d’Américains pourraient perdre leur maison dans les mois qui viennent victimes de prêts immobiliers à risque, les fameuses «subprimes». Mais il ne s’agit là que de la partie émergée de la dette : cartes bancaires, emprunts étudiants, prêts sur salaire constituent l’envers du rêve américain


De notre correspondante à San Francisco

Ils sont dix. Six femmes et quatre hommes, assis en rond dans une petite salle, au sous-sol de l’église épiscopale Saint James, à San Francisco. A 18 heures, la bouilloire à thé siffle, la séance commence. Ann, costume bleu azur, un minuteur à la main, orchestre une étrange cérémonie : une prière, quelques lectures… puis vient le temps du «partage». Max, un quadragénaire angoissé qui jusque-là regardait ses baskets, se lance : «Bonsoir, je suis Max, débiteur et dépensier compulsif.»«Bonsoir, Max !» répond chaleureusement l’assemblée. «J’avais vraiment besoin de venir ce soir. J’ai plus de 10 000 dollars [7 000 euros] d’arriérés. C’est terrible :je ne suis même pas capable de garder du cash dans ma poche…» Ici, on ne parle pas de Dieu, mais d’argent : sur la porte, une feuille avec les initiales DA pour… Debtors Anonymous. Débiteurs anonymes est une association d’entraide aux gens surendettés, créée en 1976 par d’anciens alcooliques anonymes. Pour la seule ville de San Francisco, l’association affiche sept réunions de quartier chaque semaine. Maintenant, c’est le tour de Mary, au regard doux et au visage ravagé : «Pendant des mois, j’étais dans l’abstinence. J’ai même pu mettre un peu d’argent de côté pour aller voir ma mère, malade à Chicago, raconte-t-elle. Mais depuis deux semaines, j’ai replongé : j’ai moi-même de grosses dépenses de santé, en vue d’une opération…» Salaire insuffisant, absence d’assurance-maladie, divorce, licenciement, factures de l’université, nouvelle maison, nouvelle voiture : à travers les tranches de vie des membres de DA défilent les malheurs de la classe moyenne américaine. 19h15 : debout, au centre de la salle, mains jointes, les participants concluent : «Nous reviendrons… parce que ça marche !» Ce qui marche, surtout, c’est l’hypermarketing dans une société américaine, où tout pousse les gens à multiplier les crédits, pour emprunter toujours davantage, souvent au-delà du raisonnable. «La culture de la dette est très différente aux Etats-Unis et en Europe continentale, explique Nicolas Marin, un ancien de HEC devenu agent en prêts hypothécaires dans la baie de San Francisco. Ici, le but n’est pas de rembourser, mais plutôt de surfer sur des emprunts toujours plus importants, tout en faisant fructifier ses actifs. En cas de retournement du marché, cet effet de levier démultiplie alors les pertes, tout comme il favorise les gains en période de hausse.» Le surendettement, c’est l’envers du rêve américain. La face cachée de l’optimisme et de la prise de risque, qui sont les puissants moteurs de l’économie nationale.

Zelma Johnson ne connaît pas DA. Pour elle, d’ailleurs, il est trop tard. Dix-huit mois après avoir acheté la maison de ses rêves, dans la petite ville de Concord, Zelma a perdu ses économies… et sa maison (voir encadré). Elle n’est pas la seule : quelque 2,2 millions de ménages américains, victimes de la crise du crédit hypothécaire risquent la saisie de leur maison, selon le Center for Responsible Lending, une association qui milite pour une meilleure régulation fédérale. Et ce n’est qu’un début : «En 2007, 12,9% des ménages américains ont une maison dont la valeur est plus faible que celle de leur emprunt. En 2008, ils seront 25,4%», projette la banque First American. Le monde entier s’émeut des dangers de cette bombe à retardement hypothécaire. Pourtant, elle est seulement l’arbre qui cache la forêt de dettes contractées par les ménages américains. L’autre coupable ? La ou plutôt les cartes de crédit. «86% des demandes de faillite personnelle impliquent une dette sur carte de crédit», constate la lettre professionnelle «Nilson Report». Les Américains épargnaient en moyenne 11,1% de leurs revenus disponibles en 1985. Pour la première fois depuis la Grande Dépression, ce taux est devenu négatif en 2005, à -0,5%, selon le département américain du Commerce. La tendance a basculé dans les années 1980, avec la dérégulation des services financiers. L’ascension de cette dette sur cartes de crédit «reflète la bascule du pouvoir économique de l’industrie vers la banque. Il est devenu plus lucratif de financer la consommation, que de produire des biens manufacturés», analyse Robert Manning, professeur au Rochester Institute of Technology, dans son livre «Crédit Card Nation».

 

En effet, contrairement à nos cartes françaises où les dépenses sont automatiquement prélevées en fin de mois, la carte de crédit américaine, elle, crée de la dette. Elle permet d’engager 15 000 à 35 000 euros de dépenses, avec un taux d’intérêt moyen exorbitant de 18% (le taux plafond varie selon les Etats) et de n’en régler qu’une portion minimale chaque mois. Du coup, les Etats-Unis revendiquent plus de la moitié des transactions mondiales par cartes bancaires, contre un quart en Europe. Les Américains se shootent littéralement au plastique. Robert Manning fait état de 1,5 milliard de cartes de crédit en circulation aux Etats-Unis : en moyenne 10 par possesseur ! L’encours sur les cartes de crédit représente plus du tiers des emprunts à la consommation et rapporte une fortune aux banques. Les abus commencent dès l’université. Les banques n’hésitent pas à recruter des agents sur les campus, et à appâter les étudiants avec des cadeaux. La Californie a récemment passé une loi interdisant de récompenser les signataires à coups de T-shirts ou de pizzas ! Las, ce sont souvent les universités elles-mêmes, qui déroulent le tapis rouge. Les 52 000 nouveaux étudiants de l’université du Minnesota ont ainsi reçu en septembre une U Card, qui leur sert de carte d’identité, de carte de bibliothèque, mais aussi de carte de débit, s’ils ouvrent un compte à la TCF Financial Corp. Un privilège que cette banque régionale a payé 28 millions d’euros. Les banques matraquent les étudiants avec de coûteuses pénalités. Un café de trop chez Starbucks ? Une chanson de trop sur iTunes ? L’étudiant qui a fait trop chauffer sa carte se voit infliger une lourde commission. Les 18-24 ans déboursent ainsi 3 euros d’amende, pour chaque euro indûment dépensé ! «C’est la raison pour laquelle nous avons imaginé une carte prépayée, qui refuse la transaction, quand il n’y a pas assez d’argent sur le compte», explique Patrice Peyret, fondateur de Plastyc Inc., qui émet des cartes pour adolescents et jeunes adultes américains.

«No credit ? Bad credit ? No problem !» Il suffit de poser ses valises aux Etats-Unis, d’ouvrir un compte en banque, ou d’acheter des baskets sur internet pour être harcelé par d’incessantes propositions de prêt par téléphone, par mail, par courrier. Un marketing prédateur dont les premières victimes sont les populations fragiles : illettrés, immigrés, jeunes, vieux… Dans son documentaire «Maxed Out», dont il a tiré un livre, James Scurlock raconte les drames du surendettement : une mère de famille qui se suicide; un jeune qui se mue en assassin; une militaire emprisonnée pour avoir flambé avec sa carte de crédit professionnelle. Les Américains les plus démunis sont des millions à fréquenter les Pay Day Loans, ces échoppes qui – contre un chèque post-date – avancent du cash sans poser de question. «Typiquement, on prend 15 dollars pour un prêt de 100 dollars, raconte Rebecca Flippo, dirigeante repentie d’une telle boutique en Virginie. Les clients pensent ne venir qu’une fois… Mais, en général, ils ne peuvent pas rembourser, et doivent à nouveau verser 15 dollars, le mois suivant, pour garder ce même emprunt.» Un taux usuraire qui, en fin d’année, peut aller jusqu’à 400% de la somme empruntée ! Au total, les boutiques de PayDay encaissent 3 milliards d’euros de commissions par an.
Plus étonnant : même dans les milieux aisés, les Américains vivent souvent sur la corde raide. «Quand j’ai créé ma première entreprise dans la Silicon Valley, j’ai été sidéré qu’il faille régler la paie tous les quinze jours. Une fois, j’ai eu cinq jours de retard, ça a posé de graves problèmes à certains ingénieurs», raconte l’entrepreneur français Patrice Peyret. Surdépenser est un mode de vie. Big is better : plus, c’est mieux ! C’est l’adage vanté à longueur de spots publicitaires, enseigné dans les écoles de commerce, et encouragé par la Maison-Blanche. Question de statut : aux Etats-Unis, on est jugé par ce que l’on pèse, ce que l’on exhibe.

Le rêve fracassé de Zelma JohnsonEn mai 2006, n’écoutant que son rêve, Zelma Johnson achète pour 420 000 euros une maison de 3 chambres à Concord, dans l’est de la baie de San Francisco «Garage, jardin clos : la disposition était idéale pour créer une garderie d’enfants», raconte cette femme noire de 49 ans, assise sur les escaliers d’une maisonnette bleu pastel.

Zelma n’a «que» 25 000 euros d’économie, et pas de salaire puisqu’elle vient de quitter son job d’employée ? Pas de problème ! Un agent en prêt hypothécaire – «une amie», croyait-elle – monte un emprunt sur trente ans pour la totalité de la somme. Le poids des remboursements ? 2 900 euros par mois ! «A l’époque, je pensais y arriver, dit Zelma.En gardant huit enfants, j’aurais gagné 8 000 dollars (5 600 euros) par mois»...

Il s’agit d’un prêt hypothécaire à haut risque, une de ces fameuses subprimes, comme plus de 20% des nouveaux emprunts émis aux Etats-Unis, en 2005 et 2006. A cette époque, l’immobilier n’arrête pas de monter. Si bien que les banques prêteuses – qui revendent immédiatement le risque sur les marchés du crédit – ont relâché à l’extrême leurs critères d’éligibilité. Et les Américains se servent de leur maison comme d’une machine à sous géante. «A mesure que leur maison s’appréciait, ils contractaient de nouveaux emprunts sur la plus-value potentielle. Confondant cette dette avec du capital, ils la dépensaient en biens de consommation», explique le financier Nicolas Marin. Zelma Johnson, elle, cumule les déboires : les travaux d’installation de sa crèche explosent budget et délais, pompant toutes ses économies. Sa banque lui refuse un prêt, sur lequel elle comptait pour faire la soudure. Et elle trouve seulement trois enfants à garder, au lieu des huit espérés. Dès octobre 2006, incapable de payer ses échéances, Zelma devient la proie des agences de recouvrement, et la cible de pénalités retard. En juillet 2007, «sa» maison est saisie par la banque créditrice.. pour 280 000 euros. L’infortunée entrepreneuse – encore dans le rouge – vit dans l’angoisse de l’expulsion.

Dominique Nora
Le Nouvel Observateur : http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2243/articles/a358180-.html

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