Publié par : crise2007 | novembre 7, 2007

Le château de cartes américain

Le château de cartes américain

Joseph E. Stiglitz

Avoir la preuve que l’on avait raison ne fait pas toujours plaisir. Cela fait plusieurs années que j’affirme que l’économie américaine est soutenue par une bulle immobilière qui a remplacé la bulle boursière des années 1990. Mais aucune bulle ne peut gonfler indéfiniment. Considérant la stagnation des revenus des classes moyennes aux États-Unis, les Américains ne pourront pas payer leur logement toujours plus cher.

Comme l’a dit l’un de mes prédécesseurs au poste de président du Conseil économique du Président des États-Unis : “ce qui ne peut pas durer ne durera pas”. Les économistes, par opposition à ceux qui vivent de la spéculation boursière, ne prétendent pas être capables de prédire quand le jour du Jugement viendra, et encore moins d’identifier l’évènement qui fera tomber le château de cartes. Toutefois, il s’agit de schémas systématiques, dont les conséquences se déroulent graduellement, et douloureusement, avec le temps.

Il faut ici considérer à la fois les grandes lignes et les détails de l’histoire. Les grandes lignes sont simples, mais dramatiques. “Pas d’inquiétude, le problème ne touche que le secteur immobilier” a-t-on pu entendre dire certains lors de l’effondrement du marché des prêts hypothécaires à risques. C’était oublier le rôle clé qu’a joué récemment ce secteur dans l’économie américaine. Les investissements directs dans l’immobilier et l’argent récupéré grâce au refinancement des prêts hypothécaires sur les maisons ont été à l’origine des deux tiers, voire des trois quarts, de la croissance de ces six dernières années.

La hausse des prix de l’immobilier a donné aux Américains la confiance, et les moyens financiers, de dépenser plus qu’ils ne gagnaient. L’épargne des ménages américains a atteint des niveaux que l’on n’avait plus vus depuis la crise de 1929, c’est-à-dire négatifs ou égal à zéro.

Maintenant que la hausse des taux d’intérêts fait chuter les prix de l’immobilier, la fête est finie. Les États-Unis se dirigeant vers, disons, un taux d’épargne de 4% (ce qui est encore faible par rapport à la normale), la demande agrégée va s’affaiblir et, avec elle, l’économie.

Les détails de l’histoire sont encore plus dramatiques. Les taux d’intérêts extrêmement bas de 2001, 2002 et 2003 n’ont pas incité les Américains à investir – la capacité était déjà excédentaire. Au lieu de cela, l’argent facile a stimulé l’économie en incitant les ménages à refinancer leurs crédits hypothécaires et à dépenser une partie de leur capital.

C’est une chose d’emprunter pour réaliser un investissement, qui consolide les comptes ; c’en est une autre d’emprunter pour financer ses vacances ou consommer frénétiquement. Pourtant, c’est ce qu’Alan Greenspan a encouragé les Américains à faire. Lorsque les prêts hypothécaires n’alimentaient pas assez la machine, il les encourageait à prendre des prêts hypothécaires à taux variables – à un moment où les taux d’intérêts ne pouvaient qu’augmenter.

Les “predatory lenders” (“prêteurs prédateurs”) allèrent encore plus loin, en proposant des prêts à amortissement négatif, de manière à ce que le montant dû grimpe d’année en année. Certes, les remboursements augmenteraient plus tard, mais il fut dit, une fois plus, aux emprunteurs de ne pas s’inquiéter : les prix de l’immobilier augmenteraient plus vite, ce qui faciliterait le refinancement par un autre prêt à amortissement négatif. Il était (de ce point de vue) impossible de ne pas être gagnant. Dans les faits, tout cela se traduisit par un véritable désastre économique et humain. Aujourd’hui, la réalité se fait jour : les journaux ont évoqué des cas d’emprunteurs dont les remboursements dépassent leurs revenus.

Mondialisation oblige, les problèmes de prêts hypothécaires américains ont des répercussions dans le monde entier. La première à avoir été touchée a été la banque britannique de prêts hypothécaires Northern Rock. Les États-Unis ont réussi à placer des centaines de milliards de dollars de mauvais prêts hypothécaires auprès d’investisseurs du monde entier (dont des banques). Pour cela, ils ont dissimulé les prêts dans des instruments compliqués, en les cachant si bien qu’il est devenu impossible de connaître exactement l’étendue des dégâts et que personne n’a pu trouver comment les réévaluer rapidement. Face à une telle incertitude, les marchés se sont trouvés paralysés.

Sur les marchés financiers, les partisans du libre marché ont temporairement perdu la foi. Pour le bien de la communauté (il ne s’agit bien entendu jamais de leurs petits intérêts personnels), ils ont affirmé qu’un renflouement était nécessaire. Alors que, il y a dix ans, le Trésor américain et le FMI avertissaient les pays de l’Est asiatique, alors en crise, des risques du renflouement et leur conseillaient de ne pas augmenter leurs taux d’intérêts, les États-Unis, oubliant leurs propres leçons sur les effets du risque moral, ont dépensé des milliards de dollars en prêts hypothécaires et baissé leurs taux d’intérêts.

Mais la baisse des taux d’intérêts à court terme a conduit à une hausse des taux d’intérêts à moyen terme, plus importants pour le marchés des prêts hypothécaires, sans doute en raison des craintes accrues de pressions inflationnistes. Les banques centrales (ou Fannie Mae, la plus grande société de prêts hypothécaires des États-Unis soutenue par le gouvernement) ont peut-être de bonnes raisons d’acheter des titres adossés à des crédits hypothécaires pour injecter des liquidités sur le marché. Mais il faudrait fournir des garanties à ceux à qui elles achètent, afin que le public ne paie pas le prix de leurs mauvais investissements. Les propriétaires d’une participation dans une banque ne devraient pas en profiter.

La titrisation, malgré tous ses avantages quant au partage des risques, a trois problèmes qui ne furent pas anticipés de manière adéquate. Si elle permit aux banques américaines de ne pas être touchées aussi durement qu’elles ne l’auraient été autrement, les mauvaises pratiques des États-Unis en matière de prêts ont eu des répercussions à l’échelle mondiale.

En outre, la titrisation a contribué à ces mauvaises pratiques : jadis, les banques d’où provenaient les mauvais prêts en supportaient les conséquences ; de nos jours, avec la titrisation, le responsable peut en faire subir les conséquences aux autres (les problèmes d’information asymétrique ont augmenté, diraient les économistes).

Jadis, quand les emprunteurs ne pouvaient plus rembourser, les crédits étaient restructurés ; les saisies étaient aussi mauvaises pour l’emprunteur que pour le prêteur. La titrisation rend la restructuration de dette beaucoup plus difficile, si ce n’est impossible.

Ce sont les victimes des “prêteurs prédateurs” qui ont besoin de l’aide du gouvernement. Si l’hypothèque représente 95% ou plus de la valeur de la maison, la restructuration de dette risque de ne pas être facile. La solution serait de fournir aux individus trop fortement endettés un moyen rapide de repartir à zéro – par exemple, une clause spéciale de faillite leur permettant de récupérer, disons, 75% des capitaux qu’ils avaient investis à l’origine dans la maison, le prêteur devant assumer les coûts.

Les leçons à tirer sont nombreuses pour les États-Unis et le reste du monde, mais, parmi elles, on retiendra surtout le besoin d’une plus grande régulation du secteur financier, notamment une meilleure protection contre les “prêteurs prédateurs” et plus de transparence.

source : http://www.project-syndicate.org/commentary/stiglitz92/French

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :