Publié par : crise2007 | novembre 8, 2007

Finance : la pire crise depuis 30 ans

Finance : la pire crise depuis 30 ans

7 novembre 2007

J’observe les marchés financiers depuis plus trente ans. Durant cette période, des crises ont surgi et se sont résorbées. Mais celle qui se déroule depuis août, et qui s’est intensifiée la semaine dernière est la plus grave. Non seulement parce que ses conséquences se propagent en cascade à travers le monde à cause des connexions globales de la finance, mais aussi parce que les autorités, particulièrement en Amérique et en Grande Bretagne, ont perdu le contrôle et n’ont pas les moyens de le reprendre aussi rapidement que nous pourrions l’espérer. Avec le pétrole qui approche les 100 dollars le baril, nous sommes désormais en terrain inconnu et dangereux.

Par Will Hutton, The Guardian, 4 novembre 2007

Will Hutton est chroniqueur économique pour The Observer

Après plus de 15 ans de conditions économiques extraordinairement favorables : pétrole et argent bon marché, échanges accrus, boom asiatique, immobilier en hausse, la situation se dégrade à une vitesse vertigineuse. Le système pourrait être capable de supporter un choc, mais il est indiscutablement trop fragile pour en supporter autant simultanément.

L’épicentre de la crise se situe dans le tout puissant système financier de Londres et New York. Ce ne sont plus deux marchés financiers distincts. Les dérégulations du secteur et les ambitions mondiales des banques américaines et européennes les ont rendues interdépendantes. Elles forment désormais un seul système qui opère avec les mêmes principes, chacune copiant les méthodes de l’autre, faisant les mêmes erreurs et s’exposant aux mêmes risques. De ce fait, l’effondrement du marché immobilier américain, l’explosion des saisies immobilières et la découverte des Structured Investment Vehicles (SIV) ces nouveaux instruments toxiques qui détiennent 350 milliards de dollars de titres sans valeur, ne sont pas un problème uniquement américain.

Le départ récent des directeurs des deux plus grandes banques d’affaire – UBS et Merrill Lynch – après des pertes inattendues et des dépréciations sur les emprunts atteignant des milliards de dollars, n’est pas uniquement un problème américain. C’est aussi notre problème lorsque le Crédit Suisse annonce la semaine dernière des milliards de dépréciations, et quand Citigroup devrait en faire autant avec des pertes encore supérieures.

Lorsque les banques encaissent des coups de cette force, leur capacité de prêter se détériore, car les règles prudentielles leur enjoignent d’avoir en dépôt 8 euros de capital propre pour chaque 100 euros prêtés. Si elles ne les ont pas, elles doivent prêter moins, et c’est cela que l’on appelle un effondrement du crédit (credit crunch).

Cet effondrement est déjà là, d’où les ventes massives des actions des banques à la fin de la semaine dernière et l’information extraordinaire selon laquelle le contribuable, d’une façon ou d’une autre, a financé pour 40 milliards de livres la Northern Bank, touchée de plein fouet sur le marché des crédits hypothécaires. Cette somme pourrait grimper à 50 milliards d’ici Noël. Aussi stupéfiant que cela soit, cela représente 5% du PIB.

La banque s’est trouvée en mauvaise posture car elle avait estimé, sous la conduite du fondamentaliste du marché le Vicomte de Ridley [1] , qu’elle pouvait se dispenser de choses aussi triviales que d’avoir en dépôt l’argent des épargnants pour financer ses prêts aventureux. Au lieu de cela, elle a imité les américains et vendus ses SIV à des banques Londoniennes, les mêmes que celles qui achètent à New York. Ce faisant, elle croyait pouvoir prendre le pas sur ses concurrents.

Mais dans le monde de la finance de Londres/New York, lorsque les choses vont mal aux USA elles vont immédiatement mal pour Northern Rock. Les banques qui ont annoncé ces pertes considérables ne veulent plus racheter les crédits accordés par la Northern Rock, pas plus que quiconque. La banque et le Trésor ont espéré s’en sortir en ne bougeant pas, mais au lieu de cela nous avons assisté à la panique des déposants. Le gouvernement a du prendre l’affaire en main en garantissant pour 20 milliards de livres les dépôts des petits épargnants. Mais aussi, comme nous le savons désormais, en allouant les 30 milliards de livres que le système financier ne fournissait plus.

Ceci témoigne du degré de peur qui caractérise la crise du crédit à laquelle nous assistons, et présage mal. Mais pire encore, ces mêmes préceptes de Ridley, qui avaient mis Northern Rock en mauvaise posture, ont également contrarié l’organisation des secours, en les retardant, au lieu de limiter la crise.

Normalement, lorsque la Banque d’Angleterre a compris qu’elle ne trouverait pas d’acheteur pour la Northern Bank cet été, elle aurait du procéder comme elle l’avait fait lors de la crise bancaire en 1974, et prendre le contrôle du capital de la banque. Les déposants et les institutions de la City auraient été rapidement rassurés, et une fois la crise résorbée, la banque aurait pu être revendue au secteur privé.

Mais en 2007, les méthodes de gestion bancaires de Ridley sont aussi celles des autorités lorsqu’elles sont confrontées à une crise. Que l’état soit propriétaire, même à court terme, est tabou. Dans le monde du fondamentalisme du marché, ce genre de mesures, au même titre que les régulations, sont considérées comme inconvenantes. Au lieu de cela, c’est la voie la plus coûteuse et la plus risquée qui a été choisie, et Northern Rock reste une partie du problème plutôt que de sa solution.

Lorsqu’une banque centrale fournit un financement d’urgence à une telle échelle, cela a des conséquences plus grandes encore car cela revient à imprimer des billets de banques pour renflouer la Northern Rock. C’’est bon pour le système financier, mais mauvais pour le reste d’entre nous, parce que cela rendra plus difficile pour la Banque Centrale de baisser ses taux.

Le marché immobilier britannique est déjà en difficulté. Etant donné les prix absurdes qu’il a atteint, il est bien possible qu’il prenne le même chemin que l’immobilier américain, avec d’énormes dettes irrécouvrables et quantité de saisies. A cause de la méthode choisie pour venir en aide à la Northern Rock, il sera difficile pour la Banque d’Angleterre de baisser les taux d’intérêts et de relancer le marché de l’immobilier tout en respectant son objectif d’inflation. Et s’il y a d’autres Northern Rock sauvées de la même manière, ce dilemme ira croissant.

La semaine dernière David Cameron déclarait fièrement que les Tories avaient gagné la bataille des idées. Il ne pourrait être plus dans l’erreur. La crise du crédit témoigne de l’épuisement d’une vision du monde libérale qui reste inchangée. Pour sortir de cette crise les gouvernements britanniques et américains auront à envisager ce qui jusqu’alors était inimaginable. Déjà les américains ont baissé les taux sans se préoccuper des conséquences inflationnistes. La grande Bretagne pourrait suivre. Les deux gouvernements auront à établir de nouvelles formes de contrôles et de régulation. Il sera peut-être nécessaire de nationaliser des banques.

Depuis 30 ans on nous a fait croire que la puissance publique n’avait pas à intervenir dans le marché créateur de richesses du système financier. Mais voici venue l’année où la réalité a refait surface. Et elle se venge.

[1] Matt Ridley était directeur de la Northern Bank. Il a démissionné le 20 octobre de cette année.


Publication originale The Guardian, traduction Contre Info


source : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1407

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