Publié par : crise2007 | novembre 27, 2007

Imaginons la récession

Imaginons la récession

Robert J. Shiller

Depuis plusieurs mois, les marchés mondiaux immobilier, pétrolier et boursier sont plongés dans la tourmente. Pourtant, la confiance des consommateurs, les dépenses d’investissement, et l’emploi sont encore relativement indemnes. Pourquoi ?

En fait, la confiance des consommateurs et du milieu des affaires est essentiellement irrationnelle. La psychologie des marchés est dominée par les images publiques que nous avons en tête au jour le jour et qui forment la base de notre imaginaire et des histoires que nous nous racontons les uns aux autres.

Les illustrations populaires de catastrophes passées font partie de notre folklore. Elles sont souvent enfouies au fin fond de notre mémoire, mais reviennent nous perturber de temps à autre. A l’instar des mythes traditionnels, ces images vivaces et partagées incarnent les craintes profondément ancrées dans notre psychisme. Celles qui ont accompagné les épisodes passés des déboires du marché sont largement absentes aujourd’hui.

Pensez à la crise du pétrole qui a débuté en novembre 1973 et entraîné un krach boursier et une brusque récession mondiale. Des images fortes se sont gravées dans l’esprit des gens à partir de là : les longues files de voiture aux stations essence, les personnes allant au travail à vélo, les dimanches sans essence et autres programmes de rationnement.

A l’heure actuelle, le prix réel du pétrole est près de deux fois aussi élevé qu’au sommet de cette crise, mais ce à quoi nous assistons n’a rien à voir avec 1973/1975. D’une manière générale, nous ne nous en souvenons même plus. Notre confiance n’est donc pas ébranlée, pour l’instant.

Juste avant le krach boursier du 19 octobre 1987, chute en un jour la plus vertigineuse de l’histoire, les gens avaient en tête celui de 1929. En effet, le Wall Street Journal a publié un article sur le sujet le matin même de ce jeudi noir de 1987. Pour avoir mené une enquête sur les investisseurs individuels et institutionnels la semaine suivante, je sais que ces souvenirs n’ont fait qu’exacerber la gravité du krach de 1987, en encourageant les gens à vendre.

Nous n’avons plus en tête les images de 1929 – de financiers se jetant dans le vide, de chômeurs dormant sur les bancs publics, de files d’attente interminables à la soupe populaire et de garçons appauvris vendant des pommes dans la rue. De nos jours, le krach de 1929 ne paraît plus digne d’attention pour la plupart des gens, probablement parce que nous avons survécu aux crises de 1987 et de 2000 avec peu de séquelles, et que 1929 ne semble même plus faire partie d’un passé distant, mais plutôt d’une autre histoire.

Les images du krach de 1987, d’ordinateurs dans des gratte-ciel de bureaux tout en verre et en acier, semblent bien présentes à l’esprit des gens. La bourse a connu l’une de ses plus grandes chutes en un jour cette année à l’occasion du 20e anniversaire du krach de 1987, avec une baisse de 2,56 % du S&P 500. Auparavant, aucun anniversaire du krach de 1987 n’avait causé une telle chute.

Les images de retraits massifs de dépôts bancaires, de longues files d’attente de gens en colère devant des banques en faillite, nous sont apparues brièvement après la faillite de Northern Rock en Grande-Bretagne. L’intervention directe de la Banque d’Angleterre a empêché ces souvenirs de prendre pied sur notre imaginaire collectif.

Les représentations qui touchent le plus nos esprits sont celles d’une crise du logement. Imaginons les rues des zones résidentielles jonchées de panneaux « à vendre » ; pis encore, les saisies, les familles chassées corps et biens de chez elles et jetées dans la rue.

Si les prix de l’immobilier continuent à baisser aux Etats-Unis et probablement partout ailleurs, ces images risquent d’être plus vives. Peut-être verrez-nous les camarades de jeu de vos enfants déménager parce que leurs parents ont été expulsés de chez eux, ou des maisons saccagées dans votre rue par des propriétaires furieux à la suite d’une saisie. Ces images s’inscrivent dans notre perception de la réalité, perturbent notre confiance et nuisent à notre volonté de dépenser et de stimuler l’économie.

Ces modifications de notre vision des choses sont-elles suffisantes pour nous faire basculer dans un monde en récession ? Si cette possibilité est loin d’être claire, elle n’est pas à écarter. Il suffit d’un changement psychologique pour faire chuter la consommation ou la croissance des investissements d’environ un point de pourcentage du PIB mondial – et les répercussions sur le marché se chargent du reste.

source : http://www.project-syndicate.org/commentary/shiller54/French


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