Publié par : crise2007 | décembre 1, 2007

Doucement vers la Crise ?

Doucement vers la Crise ?

 

 

Par : Michel Rocard

 

La dernière réunion du G7, le rassemblement des 7 pays industriels les plus développés de la planète, à Washington le 19 octobre dernier, fut un échec complet.

Sur le plan financier on ne s’est mis d’accord que sur une admonestation à la Chine, pour lui enjoindre de réévaluer sa monnaie, mais sur rien d’autre. Certes le problème de la réévaluation du Yuan est important, mais il n’est tout de même pas dominant dans la situation actuelle.

 

Jusqu’où va aller la dévalorisation du dollar ? Comment éviter l’asphyxie des économies qui exportent massivement vers les Etats-Unis ou en zone dollar, la Chine d’abord et l’Europe loin derrière mais en seconde position ? La crise des prêts hypothécaires à risques américains, dont on sait qu’elle connaîtra une aggravation en 2008, a-t-elle chance de se calmer ensuite ou va-t-elle contaminer l’ensemble du système financier international ? La hausse attendue du prix du baril de pétrole – il est déjà à son maximum historique – risque-t-elle de faire s’effondrer le château de cartes que constitue l’état actuel de l’endettement dans le monde ? Déjà en ce début Novembre nous apprenons que les plus grandes banques américaines sont touchées.

Cette situation est étrange. La crise est rampante. Il n’y a pas de chocs mais divers tassements. Les banquiers centraux n’émettent aucun commentaire significatif sinon de lénifiantes phrases rassurantes, qui ne sont guères convaincantes. Et les gouvernements se taisent aussi, agissant à peu près comme si de rien n’était.

Pour beaucoup d’économistes, de commentateurs et de journalistes, il y a des difficultés passagères, qu’ils croient solubles, et pas vraiment de crise.

Je ne partage pas ce point de vue, et je crois que nous sommes entrés dans une phase de fragilisation de différentes parties du système mondial qui risque fort de provoquer une vraie crise au sens de récession massive, et qui appelle pour tenter d’éviter cela une régulation publique internationale vigoureuse.

Premier élément, le capitalisme a changé de mode de fonctionnement. De 1945 à 1975 dans les pays développés, il provoquait une croissance rapide, 5% l’an en moyenne sur longue période, ne connaissait aucune crise financière et préservait le plein emploi : 2% de chômeurs en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Le travail précaire était inconnu et la pauvreté de masse avait disparu. Les clés de ce bonheur étaient une forte protection sociale, des politiques internes et externes à dominante keynésienne dans tous les grands états et surtout partout, des politiques de hauts salaires assurant une forte consommation et donc une croissance rapide. C’est l’actionnaire qui accusait le prix de tout cela par la minceur des dividendes.

Trente ans après l’actionnaire s’est vengé en cassant le système. Les fonds, qu’ils soient de pension, d’investissements, ou d’arbitrage –les fameux hedge funds – ont regroupé les actionnaires autrefois absents et ont pris le pouvoir. Dans toutes les économies développées le profit a fait un bon spectaculaire. Il représente partout entre 8 à 10% de plus du PIB qu’il y a 25 ans. Salaires et revenus de Sécurité Sociale sont amputés d’autant. Du coup la consommation est ralentie, la croissance est molle. Le travail se précarise partout, la pauvreté de masse a réapparu en pays développé. Comme les dérégulations se multiplient, les crises financières n’en finissent plus : depuis 1990, trois crises distinctes en Amérique Latine, la crise russe, la crise asiatique, puis celle de la e-economie, et maintenant celle des « sub primes ».

Deuxième élément : depuis six ou sept ans, toute la croissance physique du produit brut aux Etats-Unis et en Grande Bretagne n’a pour contrepartie qu’un endettement vertigineux.

Les Etats-Unis empruntent deux milliards de dollars par jour, pour 95% à l’Asie et dans ce total 45% à la Banque Centrale de Chine populaire. Leur dette totale dépasse les mille milliards de dollars et le service n’en est tenable que si le pétrole cesse d’augmenter, or l’inverse menace, et si l’inflation interne n’appelle pas une hausse des taux d’intérêts, ce qui menace aussi.

Dans cette situation toutes les Banques Centrales laissent filer la création monétaire pour aider les banques, ce qui aggrave le danger d’inflation.

Or, troisième élément : les liquidités augmentent vertigineusement, mais ne vont ni vers la consommation ni vers l’investissement long. Elles vont vers l’immatériel, l’immobilier –mais lui-même entre en crise- le spéculatif et le dépeçage profitable d’entreprises en bonne forme.

Le système a perdu sa moralité, il ne cherche plus que l’enrichissement rapide et non plus l’investissement long ou la croissance. La rapacité est telle que les patrons se surpayent dans des conditions qui ne font plus consensus et que le nombre d’entreprises incriminées pour fraude augmente dangereusement.

Il est hors de question que ces diverses tendances puissent se perpétuer longtemps.

A l’évidence nous allons tout droit vers des chocs très graves, et cela concerne l’ensemble du monde développé. Une conférence financière mondiale –Bretton Woods II – est urgente. Mais il faudrait qu’elle puisse adopter des règles strictes.

Visiblement les esprits n’y sont pas prêts.

Bien au-delà du changement climatique et du terrorisme, ce problème est aujourd’hui le plus déterminant pour l’avenir du monde dans la prochaine décennie.

source : http://www.project-syndicate.org/commentary/rocard19/French

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