Publié par : crise2007 | janvier 25, 2008

La crise immobilière ne fait que commencer

La crise immobilière ne fait que commencer

 

 

Le professeur Shiller ne mâche pas ses mots : la crise immobilière qui frappe les Etats-Unis est la plus grave depuis la Grande Dépression, affirme ce spécialiste. Disséquant les mécanismes à l’oeuvre sur un  » marché d’amateurs « , il regrette le manque de lucidité de nombreux acteurs. Et, alors que la tourmente s’étend aux places boursières, met en garde contre ses conséquences.              

Le pire de la crise immobilière américaine est-il passé, selon vous ?

 

Non. Le système financier va souffrir, les faillites personnelles vont se multiplier. Nous n’en sommes qu’au début. Nous assistons à la plus grave crise immobilière depuis la Grande Dépression de la fin des années 1920. Ses conséquences économiques ne seront sans doute pas aussi sévères même si le risque de récession est non négligeable. Mais on va assister à une véritable destruction de valeur. Des millions de gens vont perdre leur maison, et ce qui me chagrine, c’est que tout cela résulte de comportements parfois malhonnêtes. Le public a été entretenu dans un mythe, à savoir que le prix des logements finit toujours par remonter. On a poussé des gens à acheter des maisons surévaluées en recourant à des emprunts extrêmement complexes.

 

N’exagérez-vous pas un peu ? Ce n’est ni la première ni la dernière crise immobilière.

 

Nous avons effectivement connu des crises à la fin des années 1970, au cours des années 1980 et au tournant du siècle. Chacune a été d’une certaine manière plus forte que la précédente, plus profonde. Nous sommes en fait les victimes d’un changement de société. Les Etats-Unis sont devenus de plus en plus capitalistes. A la fin de la décennie 1970, le Congrès a modifié les règles encadrant le crédit et les taux d’intérêt. Désormais, les taux usuraires ne sont plus réglementés et petit à petit nous en sommes arrivés à la situation actuelle où des produits très sophistiqués sont proposés à des gens incapables de les comprendre. Le marché du crédit était autrefois contrôlé par des autorités locales. C’est devenu un marché national sans réel contrôle. Au début des années 2000, certains ont pris en otages les emprunteurs. Profitant du niveau historiquement bas auquel étaient tombés les taux à la suite de la crise de 2001, ils ont proposé des crédits assortis de taux capables de varier dans des proportions que les souscripteurs n’imaginaient pas. Les prêteurs savaient ce qu’ils faisaient. Les emprunteurs, non. Le capitalisme peut fonctionner à condition d’être régulé et que soient limités les risques d’abus.

 

Les emprunteurs n’ont-ils pas tout de même fait preuve d’un peu de naïveté ?

 

Certains, sans doute. Mais d’autres ont simplement été victimes de l’air du temps. Ils ont refusé d’ouvrir les yeux car ils préféraient croire que les prix de l’immobilier ne pouvaient que monter. Du côté des organismes de crédit ou même des politiques, certains se sont bouché les yeux. Ils pensaient rendre service aux nouveaux accédants à la propriété.

 

Autrement dit, le marché de l’immobilier ne serait pas rationnel ?

 

A la fin des années 1980, nous avions publié avec Karl Case un article qui avait surpris. Il démontrait que la croissance ou la décroissance des prix de l’immobilier suivait une courbe lisse, sans à-coups. C’est anormal, car, sur un marché spéculatif, hier ne permet pas de prédire demain, et l’année dernière encore moins l’année prochaine. Dans l’immobilier, si. Il peut certes y avoir des inversions de tendance, mais le mouvement est régulier. C’est en fait un marché d’amateurs se comportant de façon moutonnière. La nature humaine est parfois étrange mais les hommes ont souvent tendance à se croire plus malins que les autres. Dans une bulle immobilière comme dans une arnaque de type vente pyramidale (schéma de Ponzi), les intervenants sentent bien le côté irrationnel mais ils se disent que cela peut durer encore un peu et que, eux, seront capables d’en tirer profit avant que le château de cartes ne s’écroule. Les gens font montre d’une confiance excessive à l’égard de leur propre intuition. Quand les prix s’envolent, les sceptiques, qui estiment comprendre les mécanismes économiques, passent pour des idiots en choisissant de rester à l’écart du marché. Si l’immobilier a monté pendant X années, pourquoi ne monterait-il pas une année de plus ? Dans ces conditions, c’est presque rationnel de se dire que l’on peut acheter quitte à revendre rapidement avant que la tendance ne s’inverse.

 

Cette  » folie  » immobilière dont nous sommes régulièrement les victimes est-elle nouvelle ?

 

Il y a cinquante ans, l’évolution des prix de l’immobilier n’était pas un sujet de préoccupation. La presse n’en parlait pas et les indices que nous avons retrouvés montrent que les gens considéraient ce sujet d’une façon plutôt sereine. Le prix d’une maison, c’était à hauteur de 15 % celui du terrain, qui certes peut prendre de la valeur, et à 85 % les coûts de construction, en général assez stables puisque les progrès techniques et les gains de compétitivité permettent de compenser certaines hausses. A l’époque, personne ne voyait la pierre comme un investissement particulièrement bon. Les choses ont changé. Nous assistons à un phénomène de fièvre acheteuse auto-entretenue. Les prix montent, donc les gens en concluent qu’il faut acheter. Cela ne s’apparente pas à proprement parler à de la folie mais sans conteste à un manque de recul ou de perspective historique. Pour chaque bulle, on tente d’ailleurs de trouver une explication plausible. Cette fois-ci, on a parlé de victoire du capitalisme, de globalisation et d’enrichissement des Chinois et des Indiens, acheteurs de maisons partout dans le monde. C’est séduisant mais bien trop réducteur.

 

En même temps, sur la durée, les prix semblent bien être toujours à la hausse.

 

Certains ont intérêt à perpétuer ce mythe, mais c’est en grande partie un effet d’optique. L’inflation explique les hausses mais j’ai démontré, chiffres à l’appui, qu’aux Etats-Unis, les prix ajustés de l’inflation n’ont pas changé entre 1890 et 1990. Certains ont fait les calculs pour des villes comme Amsterdam depuis le XVIIe siècle ou des pays comme la Norvège et sont arrivés aux mêmes conclusions. Aujourd’hui, pour que les prix se retrouvent en ligne avec leur niveau historique, il faudrait qu’ils s’effondrent de 50 % aux Etats-Unis. Je ne dis pas que c’est ce que je prévois, mais je dois reconnaître qu’il n’y a là rien d’impossible.

 

Combien de temps, cette crise risque-t-elle de durer ?

 

Les cycles peuvent être longs. Lors d’une précédente crise, les prix à Los Angeles avaient atteint un pic en 1989 et touché leur point bas seulement en 1997. Soit neuf années de chute et, au total, un recul des prix ajustés de l’inflation de 40 %. Dans les dix premières agglomérations américaines, le point bas avait été atteint au bout de quatre ans et demi, en 1994. Au cours de cette période, les prix avaient reculé de 8 % en nominal mais de 20 % ajustés de l’inflation. Cette fois-ci, la crise pourrait durer plus longtemps et être plus profonde. N’oubliez pas qu’au Japon, les prix ont chuté pendant quinze années consécutives. On ne peut exclure une situation similaire aux Etats-Unis. Sans connaître une grave récession, nous pourrions traverser une longue période de croissance molle. La bulle n’a en effet pas affecté que la pierre. Le sentiment d’enrichissement a poussé les gens à accepter de payer beaucoup de choses plus cher. Les prix ont augmenté, les profits et les marges des entreprises se sont accrus. Nous allons peut-être connaître une situation inverse avec une réduction durable des marges. Incontestablement, l’optimisme va tomber. Les entreprises vont moins investir, les ménages épargner davantage.

 

Cette crise américaine peut-elle s’internationaliser ?

 

Bien sûr. Les prix de l’immobilier sont déjà en recul à Londres, et la Banque d’Angleterre a commencé à diminuer ses taux en réaction. Je ne suis pas un expert du marché français mais, même si les prix ne baissent pas encore, ne se tassent-ils pas ? Les marchés sont corrélés. Il ne faut pas regarder l’immobilier seulement avec des yeux d’économiste mais aussi de sociologue. La hausse se transmet comme une épidémie. La baisse aussi. Quand les prix montent autour de vous, cela entretient votre optimisme. Quand ils baissent, cela nourrit votre pessimisme. La vision que vous avez du monde affecte votre jugement. Aujourd’hui, les prix reculent aux Etats-Unis, du coup les institutions financières américaines sont fragilisées. Et je pense que les Français le savent.

 

Cette crise pourrait-elle dégénérer ?

 

Nous allons sans doute traverser une période difficile, mais ne prévoyons pas l’apocalypse. Il ne faut pas perdre de vue que depuis un demi-siècle l’économie mondiale est globalement en croissance continue. Il va y avoir des dommages mais ils seront sans doute localisés dans certains pays. Ce n’est pas la fin du monde. Le principal risque est en fait social. Au moment où les salaires des PDG atteignent des niveaux record et où la rentabilité des entreprises est à un sommet, on risque de mettre 2 millions de personnes dans la rue aux Etats-Unis. La crise du  » subprime  » va frapper les plus pauvres. Cela pourrait avoir de lourdes conséquences.

 

Mais cette crise ne pourrait-elle pas comporter aussi des effets bénéfiques ?

 

Ce qui fait la force et l’attrait de villes comme New York ou Paris, c’est en partie leur vitalité, résultat de leur diversité. Retirez les artistes, mais aussi les professeurs, les policiers…, ceux qui ne peuvent plus se permettre de vivre dans une ville qu’ils servent, et que reste-t-il ? Une ville ne peut vivre seulement grâce à des spéculateurs. Rares sont ceux prêts à l’admettre mais, paradoxe, une chute des prix peut aussi avoir des conséquences positives. Les hommes politiques parlent de pouvoir d’achat, de logement abordable, pourtant ils sont inquiets dès que les prix baissent dans l’immobilier. Mais l’accroissement des inégalités que l’on constate aujourd’hui et qui est en partie lié à l’évolution du prix des logements est aussi porteur de tensions sociales.

 

Existe-t-il un lien mécanique entre explosion des bulles immobilières et récession ?

 

Historiquement, on n’observe pas de lien entre l’évolution des prix des maisons et les récessions. A la rigueur, on peut constater une corrélation entre la construction et les cycles économiques. Souvent, les récessions sont ainsi précédées d’un recul de la construction. Cela dit, cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une bulle parmi d’autres mais véritablement d’une bulle gigantesque…

 

Certains accusent la Banque centrale américaine et Alan Greenspan d’avoir joué avec le feu et de ne pas avoir agi pour éviter les bulles. Partagez-vous ce point de vue ?

 

Les bulles ont tendance à naître de façon autonome. La banque centrale, en baissant ses taux, peut bien sûr entretenir un mouvement mais sans doute pas le créer. Il ne faut pas accorder trop de poids aux banquiers centraux. Quand ils remplissent correctement leur mission, ils peuvent stabiliser une économie, pas fabriquer la croissance. Cela dit, aux Etats-Unis, Alan Greenspan aurait sans doute pu en faire plus pour mettre en garde le public. En 1996, il a certes prononcé un discours en évoquant  » l’exubérance irrationnelle  » des marchés. Mais il n’est jamais revenu dessus. Peut-être considérait-il que le rôle du président du Conseil des gouverneurs de la Fed est de contribuer au dynamisme de l’économie. Il était en fait le reflet d’un changement idéologique qui veut qu’on ne puisse remettre en cause l’efficacité et la pertinence du marché. Aujourd’hui, ses mémoires s’intitulent  » Le Temps des turbulences « . Pourquoi n’a- t-il pas parlé plus tôt ? Faire exploser des bulles peut avoir des conséquences négatives, mais les laisser gonfler au-delà du raisonnable, n’est-ce pas encore pire ?

 

Le gouvernement américain a tenté de réagir. Peut-il être efficace ?

 

Le problème est que le gouvernement ne veut pas mettre d’argent public sur la table. Le secrétaire au Trésor, Hank Paulson, a proposé de standardiser certaines procédures pour éviter les faillites, de moraliser certaines pratiques, de mettre en place un service de conseil… Mais c’est un programme facultatif et, s’il ne fonctionne pas, on risque de nourrir la déception du public.

 

Que peut-on faire pour éviter que de nouvelles bulles ressurgissent demain ?

 

Il n’y a pas de solution miracle, mais pour freiner la folie spéculative et minimiser l’impact des retournements de tendance, on pourrait, par exemple, imposer que les mensualités des crédits varient en fonction de l’évolution constatée des prix. Les taux initiaux seraient peut-être plus élevés qu’aujourd’hui, mais il existerait ainsi un mécanisme d’ajustement. On pourrait prévoir une baisse des remboursements si, au bout du compte, la maison vaut moins que prévu. On peut aussi, comme je l’ai fait, créer un marché boursier qui permette d’investir sur l’évolution des prix dans l’immobilier, un marché des  » futures  » de la pierre. Lors de la phase de hausse, ceux qui croyaient que la demande allait se retourner ne pouvaient rien faire, à part attendre d’avoir raison. Avec le marché des  » futures « , qui malheureusement n’attire pas encore beaucoup de monde, on peut  » shorter  » l’immobilier, faire le pari que les prix vont baisser. Cela indique la tendance et pourrait contribuer à ouvrir les yeux.

source : http://www.lesechos.fr/patrimoine/immobilier/300236413.htm


Responses

  1. La pyramide de Ponzi contemporaine blanchit de l’argent, c’est arithmétique.

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/01/01/explication-de-l%E2%80%99incomprehensible-durabilite-du-scheme-de-ponzi-contemporain-il-blanchit-de-l%E2%80%99argent%E2%80%A6/

    La saga Madoff ne fait que commencer.
    Paul Laurendeau


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