Publié par : crise2007 | mars 31, 2008

Le «risque systémique», c’est si pratique

Le «risque systémique», c’est si pratique

 

 

 

La concentration des risques financiers donne aux autorités monétaires un pouvoir supérieur à celui de la «valise nucléaire», sans que quiconque contrôle la justesse de leurs décisions. Alors que la mode intellectuelle du moment est à la remise en cause du libre-marché, n’est pas plutôt cette concentration qu’il faut mieux appréhender et réduire?

 

Jean-Claude Péclet
Lundi 31 mars 2008

«Souvenez-vous du 14 mars: c’est le jour où le rêve d’un capitalisme de libre marché est mort», annonce, solennel, l’éditorialiste du «Financial Times» Martin Wolf. «Dix jours qui ont changé le capitalisme», titre le Wall Street Journal. On dirait que l’heure de la facture a sonné…

Le 14 mars, pour ceux qui ne suivent pas au quotidien le feuilleton de la crise financière, est le jour où la Réserve fédérale américaine a dicté en quelques heures le sauvetage de Bear Stearns, cinquième banque d’affaires de Wall Street, et son rachat par JP Morgan. Ce jour-là, la Fed a passé sur ses propres livres de comptes 29 milliards de dollars de crédits douteux de Bear Strearns. Autrement dit, c’est le contribuable américain qui assume désormais ces risques.

La Fed a pris une deuxième mesure tout à fait nouvelle: elle a accepté de prêter directement aux banques d’investissement en manque de liquidités. Cette bouée de secours était jusqu’alors réservée aux banques de détail, dans le but de protéger les petits épargnants.

Si la banque centrale américaine a décidé de voler au secours de gens qui auraient mérité dix fois de faire faillite, c’est au nom du «risque systémique». On maintient debout le domino Bear Stearns parce que sa chute aurait peut-être entraîné celle du voisin, et ainsi de suite, avec des conséquences dramatiques pour l’économie en général.

Le concept de «risque systémique» est très pratique pour ceux qui le manipulent. C’est l’équivalent financier de la bombe atomique. La menace est aussi vague que terrifiante, on est prêt à tous les sacrifices pour ne pas la courir. Quant à savoir si elle est justifiée ou non, seul un très petit cercle d’initiés est à même d’en juger. Politiciens, analystes et journalistes gobent ce qu’on leur dit; même le gouvernement est obligé de faire confiance à sa Pythie monétaire.

Poser des questions, demander des explications? Vous n’y pensez pas! Le «risque systémique» est mieux protégé que le secret défense, car la moindre allusion peut précisément déclencher la réaction en chaîne si redoutée. Le «risque systémique», c’est l’état d’urgence et les pleins pouvoirs financiers, l’arme la plus redoutable et la plus antidémocratique de nos sociétés modernes.

Avec le respect que l’on doit aux banquiers centraux, disons le malaise profond qu’inspire cette situation. Contrairement à ce qu’on lit ces temps, le problème n’est pas celui du libre marché. Depuis que ce régime existe, on connaît sa propension aux excès, dus à l’avidité humaine mal maîtrisée. D’excès en purges, le libre marché fonctionne pourtant parce qu’il stimule l’esprit d’initiative et que cette efficacité compense, et même davantage, les dégâts collatéraux des crises. Ceux qui veulent le corseter de règles ne parviennent généralement qu’à ouvrir de nouveaux champs à l’imagination… et à l’avidité.

Ce qui est en cause en revanche – ce qui devrait l’être – c’est le degré de concentration des risques financiers. Comment a-t-on laissé des acteurs irresponsables prendre en otage l’ensemble de la communauté? Comment réduire leur potentiel de nuisance? Telles sont les vraies questions. Il faut hélas constater ici la faillite intellectuelle des autorités monétaires et de surveillance bancaire. Bien sûr, elles ont tiré quelques sonnettes d’alarme, répétant depuis dix-huit mois que le prix du risque était trop bas. C’était clairement insuffisant.

Des deux, les surveillants des banques sont les plus visés. Aux Etats-Unis, la Securities and Exchange Commission, créée après la Grande Dépression pour éviter qu’un tel événement ne se reproduise, subit déjà la sanction de sa myopie: elle va être vidée d’une bonne partie de ses pouvoirs par le plan que présente ce lundi le secrétaire d’Etat Henry Paulson. La Réserve fédérale, qui joue dans cette crise le rôle des pompiers de New York après les attentats du 11 septembre, va considérablement élargir son champ d’observation et d’intervention dans les marchés financiers. Le récent discours de Ben Bernanke sur la situation hypothécaire ne laisse planer aucun doute à ce sujet. Le président de la Fed y décrit une véritable feuille de route pour assainir ce champ de ruines financier et moral.

Avoir une meilleure vue d’ensemble des marchés est un premier pas – de loin pas le seul – pour réduire la concentration des risques. On attend avec curiosité les réflexions des autorités suisses sur ces questions vitales, l’affaire UBS (UBSN.VX) rappelant que nous ne sommes pas à l’abri des crises systémiques. Jusqu’ici, la BNS a réagi efficacement, et les discours qu’elle publie montrent qu’on y phosphore intensément. Ce n’est pas du tout l’impression que donne la Commission fédérale des banques, qui tient conférence de presse cette semaine. Sa méthode est celle de toujours: le silence. Alors que la Suisse met en place une autorité intégrée des marchés financiers, il est grand temps de se demander si celle-ci a les ambitions intellectuelles et le cahier des charges d’un gendarme de province, ou si elle veut contribuer par une action proactive à ce que la population soit moins otage des «risques systémiques».

source : http://www.letemps.ch/template/finance.asp?page=23&article=228825


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