Publié par : crise2007 | mai 16, 2008

La face apparente de l’iceberg au Maroc (2) : L’éducation dans l’impasse

La face apparente de l’iceberg au Maroc (2) : L’éducation dans l’impasse

 

 

Hicham Benbrahim
L’éducation est un facteur indispensable du développement humain. Elle a une valeur intrinsèque pour l’être humain parce qu’elle lui ouvre un champ nouveau pour son épanouissement et pour la société car elle est le baromètre de sa stabilité. Les savoirs, les qualifications, les valeurs et les connaissances, transmises aux élèves, aux étudiants et aux apprenants, constituent le «capital social» nécessaire à l’édification d’une société saine et d’une économie prospère. Dès lors, les recherches académiques (théorie du capital humain, travaux du PNUD, etc.) et les expériences internationales ont montré que le développement économique et social de tout pays passe à priori par la rénovation de son système éducatif.
Conscient de cet enjeu et ayant adhéré à la marche internationale de l’éducation pour tous, le Maroc a entamé depuis 1999 une réforme « nouvelle génération ». Mais, toutes les évaluations faites à ce jour, y compris le dernier rapport du Conseil Supérieur de l’Enseignement, montrent que les réalisations ne sont pas au rendez-vous.
Une telle situation nous interpelle pour répondre à la question suivante : Comment répondre à la demande sociale pressante pour l’éducation dans un contexte hostile de rareté des ressources et des moyens ? Notre question n’est pas fortuite, puisque, en se rapprochant de la dernière ligne droite de la décennie de l’éducation (2000-2009) et à mi-chemin de 2015(i), force est de constater que le goulet d’étranglement n’est pas encore dépassé, en témoigne la dégradation du rang du Maroc sur l’échelle de l’IDH(ii) et le classement du Maroc par la Banque Mondiale (2007)(iii) à la 11ème place sur 14 pays de la région MENA, loin derrière l’Algérie 8ème, la Tunisie 3ème et l’Égypte 6ème.

1. La reforme au goulet d’étranglement
Avant la Charte Nationale d’Education-Formation, le constat fut que le système éducatif marocain souffrait d’un marasme chronique. Neuf années après, la situation est toujours critique à tous les niveaux du système. Les objectifs quantifiables sont atteints à moitié, alors que les objectifs qualitatifs, approchés par les taux d’achèvement et de survie, tardent à se concrétiser.
Le taux net de scolarisation (2003-2004) pour les 4-5 ans est seulement de 50%. La scolarisation des enfants en âge d’être scolarisés, aurait enregistré, selon les statistiques du département de l’Éducation Nationale (iv), un taux de 89,6% en 2003-2004 contre 66,4% au cours de l’année 1999-2000. Cependant, les déperditions scolaires restent encore élevées. Pour l’année scolaire 2005-2006, les taux de redoublement se sont établis à 12,7% au primaire, 16,5% au secondaire collégial et 16,9% pour le secondaire qualifiant. L’abandon scolaire était, dans les trois tranches, successivement de 6%, 13% et 12%(v). L’abandon scolaire des études primaires, à lui seul, coûte à l’État une perte d’environ 2,2 milliards de Dirhams (Nazih, 2008 ) (vi). Par ailleurs, l’analyse par cohorte révèle que pour 100 élèves qui rentrent au primaire, seulement 13 arrivent à obtenir leur bac avec redoublement, et uniquement 12 parmi eux entament les études supérieures (Nazih, 2008 ) (vii).
L’analphabétisme est passé, entre 1994 et 2004, de 55% à 43% au niveau national. Par tranches d’âge, le taux d’analphabétisme est passé de 42% à 29,5% pour les 15 à 25 ans et de 36% à 13,4% pour les 10 à 15 ans. Malgré les nombres importants des bénéficiaires des programmes d’alphabétisation et de l’éducation non formelle, l’analphabétisme continue de tirer le Maroc vers le dernier peloton de l’IDH.
Par ailleurs, l’enseignement supérieur au Maroc est éclaté en 4 sous-systèmes: l’enseignement supérieur universitaire public (4/5 des étudiants), la formation des cadres (6%), l’enseignement supérieur privé (6%), et la formation professionnelle post baccalauréat (10%), entre lesquels les passerelles sont inexistantes, un « système hétéroclite et cloisonné ». La pression de la demande engendre des situations difficiles à gérer surtout dans les établissements universitaires à accès libre. A titre d’exemple, le domaine du Droit et de l’Economie, principal pôle d’attraction des nouveaux inscrits, souffre depuis des années d’une sur-utilisation de sa capacité d’accueil et d’un sous-encadrement pédagogique. Paradoxalement, on trouve le schéma inverse dans les établissements à accès limité. Ce déséquilibre de répartition des ressources doublé d’une quasi-stagnation des dotations financières aux établissements se répercute négativement sur l’efficacité interne et externe du système d’enseignement supérieur.
Bref, le diagnostic réalisé atteste que le goulet d’étranglement dont souffrait le système éducatif marocain à la veille de la réforme n’est pas encore dépassé. L’expansion du système à la base de la pyramide éducative n’est pas accompagnée par des actions qualitatives susceptibles d’améliorer les indicateurs de performance du secteur. Aussi, les déperditions inter-cycles supposent l’existence de facteurs de blocage exogènes au système.
2. Handicaps et issues de sortie

Non seulement il y a difficulté de résoudre le problème de la qualité, mais aussi l’expansion du système se trouve freinée. Dans ces conditions, la connaissance des facteurs de blocage est une obligation pour asseoir les choix à faire sur des bases solides.
La Charte Nationale d’Education-Formation a posé les jalons d’une réforme généralisée. Néanmoins, le passage de la conception à l’action ne suit aucunement un cheminement stratégique. Si l’on exclut le remaniement du cadre institutionnel (avec l’adoption de plusieurs lois, décrets ou arrêtés) et la mise en place de certaines structures de gouvernance, les mesures concrètes tardent à venir (la refonte des structures existantes dans un système intégré et homogène qui garantit l’utilisation optimale des ressources, la lenteur qui marque l’entrée en vigueur de la réforme pédagogique, etc.).
Certes, la gouvernance, la modification de l’architecture pédagogique, l’amélioration des conditions du vécu des élèves et des étudiants, la motivation pécuniaire des enseignants, etc. sont très importants, mais ils ne constituent que des facteurs d’hygiène dont l’existence est nécessaire mais non suffisante. Encore faut-il focaliser l’attention plus sur le cœur du métier du secteur à savoir : l’éducation, la formation, l’enseignement, l’apprentissage et la recherche scientifique. Outre les difficultés inhérentes au pilotage de la réforme, d’autres problèmes endogènes et exogènes au système éducatif expliquent ses contre-performances. Les principales contraintes qui freinent l’avancement vers sa réalisation sont les suivantes:
** La pauvreté constituant l’obstacle principal à la scolarisation et la cause principale de déperdition scolaire (coûts d’opportunité; recours au travail des enfants et aux corvées domestiques) (Berrada et El Aoufi, 2006) (viii);
** La quantité et la qualité insuffisantes des infrastructures en milieu rural, l’enclavement de certaines zones d’habitat et les mauvaises conditions d’enseignement. Dans le milieu rural, plus de 60% des écoles ne sont pas raccordées au réseau électrique, et plus de 75% ne sont pas raccordées au réseau d’eau potable (Nazih, 2008)(ix);
** La qualité insuffisante de l’enseignement dispensé, non seulement en termes de supports et d’aptitudes pédagogiques, mais aussi en termes de motivation et de comportement des enseignants appelés à travailler dans des conditions difficiles ou des environnements hostiles;
** Les effets néfastes de plusieurs années de gestion dirigée qui sclérosent toujours les initiatives et engendrent une certaine résistance au changement;
** Le retard acquis dans l’adoption d’une gestion budgétaire axée sur les objectifs et les résultats. Ainsi, les budgets alloués au secteur continuent à être gérés selon les disponibilités et non selon les besoins réels ;
** La fixation d’objectifs en dessus des capacités managériales existantes au centre (directions centrales) comme à proximité (Présidences, AREF, Délégations, conseil des établissements) ;
** Le besoin de financement relatif à l’accroissement de la capacité d’accueil des établissements et au recrutement des ressources humaines nécessaires (au moins pour le remplacement des départs volontaires et des départs à la retraite pour limite d’âge prévus dans les années qui viennent).Comme solution, la Banque Mondiale (2007) (x) préconise l’adoption d’un nouveau cadre axé sur trois niveaux : l’ingénierie de l’enseignement, les incitations et la responsabilité publique. En fait, à la lecture des différents paragraphes la Charte Nationale d’Education-Formation (1999) on découvre que son référentiel n’est pas totalement épuisé. Ainsi, les clés de la proposition standardisée proposée aux 14 pays du MENA pour achever leurs réformes de l’éducation sont contenues déjà dans la Charte. Sur le terrain, les difficultés du système éducatif marocain telles qu’elles ont été décrites plus haut ont plusieurs causes de blocage et donc ne peuvent être éradiquées par de simples mesures standardisées en dépit de leur importance. A chaque pays correspond des solutions spécifiques qui sont le corollaire du diagnostic fait.
Nous estimons que le problème réside dans la détermination des priorités, la planification stratégique et le pilotage de la réforme. En d’autres termes, la rénovation du management du système se pose avec acuité en l’occurrence au niveau opérationnel. Cela ne signifie aucunement qu’un effort de définition et de classification des objectifs et leur attachement aux réalisations par le biais des indicateurs de résultat et d’impact n’est pas d’une grande utilité.
Le système éducatif marocain affronte la problématique d’expansion-qualité en dépit des multiples réformes. Un nouvel élan doit donc être pris pour pouvoir relancer le développement du système éducatif. Empiriquement, la qualité du système éducatif, le développement d’une écologie de l’innovation, et l’émergence d’une société fondée sur la confiance « SFC » ainsi que sur les valeurs favorisant le changement au sein de la population figurent parmi les piliers de l’économie fondée sur la connaissance « EFC » (Rischard, 2007) (xi). En d’autres termes, le Maroc d’aujourd’hui et de demain passe par le portail de l’éducation. Seulement, il faudra adopter une réforme progressive en cascade où l’expansion constituerait le socle et la qualité l’aboutissement.

(i) C’est la date butoir pour la généralisation de la scolarité primaire et l’éradication de l’analphabétisme.
(ii) Le Maroc a été classé au rang 126/177 par le rapport du PNUD 2007/2008. Le pays a été surtout pénalisé par ces faibles performances en matière d’éducation et du PIB per capita. PNUD (2007), La lutte contre les changements climatiques : la solidarité humaine dans un monde divisé, rapport sur le développement humain 2007/2008, La Découverte, Paris.
Selon Abdelaziz Belfkih, président délégué du Conseil Supérieur de l’Enseignement, c’est la scolarité qui pénalise le développement humain au Maroc. Nazih A (2008a), « Enseignement : Belfkih confirme la crise du système » in L’Economiste n° 2696 du 21 janvier 2008 pp 5-6.
(iii) Banque Mondiale (2007), Un parcours non encore achevé : la réforme de l’éducation au Moyen orient et en Afrique du Nord, Washington.
(iv) Cité par COSEF (2005), op cit.
(v) Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur, de la Formation des Cadres et de la Recherche Scientifique (2007), Présentation du Ministre ENESFCRS devant la Commission de l’Enseignement et des Affaires Culturelles et Sociales auprès de la Chambre des Conseillers, décembre 2007, traduit de l’arabe par nos soins, www. tarbawiyat.net (consulté en Avril 2008).
(vi) Nazih A (2008b), « Enseignement : a quoi a servi la réforme ? » in L’Economiste n° 2694 du 17 janvier 2008 pp 13.
(vii) Nazih A (2008b), op cit.
(viii) Berrada Gouzi A., El Aoufi N. (2006), La non scolarisation au Maroc: Une analyse en termes de coût d’opportunité, Direction de l’Éducation Non Formelle et UNICEF, Mai 2006.
(ix) Nazih A (2008b), op cit.
(x) Banque Mondiale (2007), op cit.
(xi) Rischard J.F. (2007), « La voie de l’économie fondée sur la connaissance en Algérie » in Nawafid sur le Magrheb , 6, Décembre 2007, pp 14-15.

voir aussi :

La face apparente de l’iceberg au Maroc (1) : Le retour de la stagflation (i)

 

 

source : http://www.aljamaa.net/fr/detail_khabar.asp?id=452&idRub=5

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