Publié par : crise2007 | octobre 9, 2008

La vulnérabilité financière de l’Europe

La vulnérabilité financière de l’Europe

 

 

by Hannes Androsch

 

VIENNE – Les innovations les plus notables des deux dernières décennies ont été financières. Tout comme l’innovation technique, l’innovation financière se donne pour objectif la recherche permanente d’une plus grande efficacité – dans ce cas, la réduction des coûts du transfert de fonds entre épargnants et investisseurs. Les réductions de coûts qui représentent un bénéfice net pour la société devraient être considérées sous un angle favorable. Mais comme le démontre la crise financière actuelle, là où l’innovation financière est conçue pour circonvenir la réglementation ou la taxation, il nous faut faire preuve de plus de prudence.

Malheureusement, la révolution financière a plutôt été caractérisée par la recherche du profit que par l’amélioration du bien-être. Elle s’est fondée sur l’élimination, ou au moins la réduction, de deux éléments clés des coûts bancaires intimement liés à des arrangements prudentiels.

L’un d’entre eux est la nécessité, pour les banques et d’autres institutions financières, de détenir des réserves de liquidités. Moins les actifs d’une banque sont liquides, plus de telles réserves sont nécessaires. Mais leur rentabilité étant réduite, il est profitable d’en faire l’économie. La débâcle de Northern Rock, l’année dernière au Royaume-Uni, restera longtemps un exemple de ce qu’il ne faut pas faire dans la gestion de tels risques.

En outre, augmenter le ratio d’endettement d’une banque peut s’avérer très profitable quand les retours sur investissement dépassent les coûts du financement. L’expansion irresponsable du bilan dans le but de faire du profit est maîtrisée si les compagnies financières adhèrent aux exigences de capital requises par la loi, qui prévoit un ratio capital-actif d’environ 8 %. Mais beaucoup ont cherché à ignorer cette restriction, à leurs dépens : la Carlyle Capital Corporation, filiale de l’américain Carlyle Group, a vu son ratio d’endettement augmenter jusqu’à 32 fois – elle détenait un dollar de capital pour 32 dollars d’actifs – avant que des développements contraires du marché ne la rayent de la carte.

Le contournement des exigences prudentielles est au cœur de la crise financière actuelle, exacerbée par l’effondrement de la confiance qui était la base du système. Cela a mis en évidence la fragilité du système bancaire, y compris des institutions quasi-bancaires, comme l’ont révélé Bears Sterns, Lehman Brothers et d’autres banques d’investissement américaines, et en Europe Northern Rock, UBS, WestLB et beaucoup d’autres.

L’aspect le plus tragique de cette histoire est sans doute l’exploitation de familles à bas revenus, engagées dans la crise des crédits hypothécaires à risques, dans laquelle des crédits hypothécaires à taux variables ont été offerts à des clients à l’indice de solvabilité bas. En fait, “à taux variable” est un terme impropre, puisque les taux d’intérêts initialement bas de ces prêts hypothécaires étaient préprogrammés pour beaucoup augmenter au bout de quelques années. Par la suite, les taux augmenteraient avec les taux du marché, mais ne devraient jamais baisser quand les taux du marché déclineraient. Une telle structure n’a pu être conçue que pour coincer le plus de clients possible, avec très peu de considérations pour les conséquences à long terme.

Avec l’explosion du marché de l’immobilier, les perspectives de gains ont fait miroiter des richesses incalculables. Et la plupart des emprunteurs pensaient sûrement refinancer leurs crédits hypothécaires avant que leurs taux d’intérêt en pleine augmentation ne multiplient par trois ou quatre les mensualités. Autre bénéfice espéré, celui que les plus-values puissent être transformées en prêts sur capital immobilier, dynamisant le niveau de vie des propriétaires.

Le réveil a été douloureux quand l’immobilier a commencé à décliner. Pour ceux qui étaient dépourvus d’un coussin financier, le refinancement n’a pas été possible, et l’augmentation des taux d’intérêt a débouché sur la faillite, la saisie du domicile et la rue.

On nous dit maintenant que les titulaires des crédits hypothécaires à risque ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Personne ne parle des directeurs de banques, sous pression pour vendre des “produits financiers” et à l’affût de nouveaux clients à qui proposer des produits qui n’étaient pas dans leur intérêt. Ce genre de banquier ne mettait pas en question un système de bonus qui privilégie une année de super profits suivie de faillites, plutôt que deux années de résultats modérés mais stables.

Il est incroyable que les crédits hypothécaires à risque et leurs semblables aient été reformulés et revendus sous une forme titrisée. Le fait que ces obligations hypothécaires garanties (CMO, ou titres garantis par un ensemble d’hypothèques) aient trouvé un marché tout prêt, à la fois aux États-Unis et à l’étranger, montre des échecs sur plusieurs fronts.

La nature de ces CMO aurait dû apparaître clairement à ceux qui gèrent les risques. N’importe quel gestionnaire de portefeuille qui s’y connaît un peu en finance sait que les risques et les rendements sont positivement en corrélation. N’importe quel gestionnaire de portefeuille qui prétend avoir été trompé par les caractéristiques apparemment favorables des rendements des risques des CMO ou d’instruments de crédits qui y étaient liés peut être soupçonné d’être tombé dans le piège du “déjeuner gratis” de Milton Friedman. Les modèles de risque ne justifient pas d’abandonner le sens de l’incrédulité innée de chacun.

Dans un monde où le capital traverse librement les frontières, la crise aux États-Unis s’est étendue à l’Europe. Il s’agit d’une forme nouvelle de contagion, qui transcende les frontières nationales et est amplifiée par une crise de confiance internationale. C’est ce qui explique que le problème mondial aujourd’hui soit de bien plus grande ampleur que la crise Savings & Loan des années1980 et 1990, qui a coûté aux contribuables américains environ150 milliards de dollars à régler.

Aujourd’hui, l’intégration mondiale des marchés financiers signifie que les problèmes peuvent apparaître n’importe où et n’importe quand. À peine les banques centrales essaient-elles de boucher une fuite qu’une nouvelle apparaît. Mais si les digues du système financier cèdent, nous serons peut-être confrontés à une décennie de déflation sévère, ce qui rendra inutiles les stimulants expansionnistes.

Quand la réserve fédérale américaine a été créée en 1913, sa plus importante fonction était de servir de prêteur de dernier recours aux banques en difficulté, fournissant ainsi des liquidités d’urgence au moyen de l’escompte. La crise actuelle laisse à penser que ce n’est plus suffisant. Les banques centrales du monde entier sont obligées d’agir en teneur de marché en dernier recours sur les marchés des valeurs. Les signes en sont déjà visibles.

La Banque centrale européenne a également échoué à gérer les bulles locales sur son continent. La justification avancée était que la BCE s’occupe d’inflation, et non d’ajustements des prix relatifs. Cela signifie que la politique monétaire est dirigée vers les besoins de grands pays comme, disons, l’Allemagne, et non de ceux comme la Belgique par exemple. Mais étant donné l’ampleur de la menace d’une crise financière généralisée pour l’économie européenne, cette apologie de l’inaction a survécu à son utilité.

 

source : http://www.project-syndicate.org/commentary/androsch1/French


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